Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Euripide (suite)

Cette œuvre si discutée allait connaître avec l’évolution du goût une faveur grandissante auprès des générations suivantes. Il est déjà remarquable que le nombre des pièces d’Euripide parvenues jusqu’à nous soit supérieur à celui d’Eschyle et de Sophocle réunis. Succès qui ne devait pas se démentir : au iie s. apr. J.-C., Lucien de Samosate, qui vécut vingt ans à Athènes, parle de l’euripidomanie de son temps.

Les contemporains d’Euripide

De l’abondante production des poètes tragiques contemporains d’Euripide, seuls subsistent quelques fragments connus par citations indirectes. Un nom se détache dans cette pléiade de poètes qui rivalisent d’invention : celui d’Agathon (v. 448 - v. 401). C’est chez ce « prince de la jeunesse » que Platon a placé son Banquet, tout en lui prêtant un style affecté. Dans les Thesmophories, Aristophane se moque de son caractère efféminé et de sa mollesse. Les titres de sept ou huit de ses pièces sont parvenus jusqu’à nous. D’après Aristote (Poétique, 9), Agathon aurait mis en scène un sujet de son invention et des personnages fictifs dans sa tragédie Anthos (la Fleur ?), ce qui est peut-être le premier essai de la tragédie grecque pour se dégager de la mythologie comme de l’histoire.

Autour de lui gravitent une foule d’imitateurs d’Euripide raillés par Aristophane (les Grenouilles, 91-97) : « N’y a-t-il pas ici, demande Héraclès, d’autres petits jeunes gens qui font des tragédies, plus de dix mille, et qui dépassent Euripide d’un stade en bavardage ? — Grapaille que tout cela, s’écrie Dionysos, pur babillage, musique d’hirondelles ! Des corrupteurs de l’art, des gens qui disparaissent dès qu’ils ont obtenu un chœur, fatigués d’avoir une seule fois fait l’amour avec la tragédie ! Mais un poète généreux, tu n’en trouveras plus. »


Conception de la tragédie

Euripide est loin d’avoir la rigueur dramatique de ses prédécesseurs. Il y a chez lui une tendance à la facilité et des complaisances étrangères au génie propre d’Eschyle et de Sophocle. On lui a souvent reproché un souci trop évident de l’actualité, qui l’amène à des fautes de ton, tout en affaiblissant la portée de son théâtre. On lui a fait grief de ses prologues, dans lesquels un dieu ou un héros viennent raconter la pièce (Alceste, Hippolyte, Hécube ou Ion) ; on a critiqué ses dénouements, où, trop souvent, une divinité, par son heureuse intervention, permet aux personnages de sortir d’une situation embarrassante (Andromaque, Iphigénie en Tauride, Hélène, Oreste). Au dépouillement de l’art sophocléen se substitue l’ingéniosité : stratagèmes, ruses, expédients, reconnaissances sont monnaie courante dans l’œuvre, même dans les tragédies les plus fortes (ainsi l’arrivée opportune d’Égée dans Médée). L’exploitation et le perfectionnement de ces procédés aboutiront à l’intrigue : malheureusement trop d’analyses et d’argumentations, trop de tirades morales ou philosophiques, qui trahissent la présence du poète, gâtent l’adresse de ces combinaisons, accusent ce qu’elles peuvent avoir d’artificiel ou finissent souvent par totalement dissiper l’illusion dramatique.

Alors que, chez Sophocle, on relève la permanence d’un thème identique (la volonté d’un être d’accomplir son destin), il est malaisé de découvrir chez Euripide la même unité. Sur le canevas de la légende, le poète brode des épisodes, des scènes diverses qui sont le fruit de son imagination ou de sa sensibilité, scènes touchantes, mais aussi parfois gratuites. De là la complication de l’intrigue ou son invraisemblance : la donnée irréelle et chimérique d’Hélène, par exemple, débouche sur des incidents peu plausibles, et bien romanesques apparaissent les circonstances de l’enlèvement d’Hélène et d’Hermione (Oreste), les aventures d’Oreste et de Pylade (Iphigénie en Tauride), les habiletés d’Ion. En fait, la tragédie d’Euripide naît moins de la nature profonde des personnages que des péripéties de l’action ; des scènes entières ne découlent pas de la logique des caractères, mais offrent une succession d’événements généralement pathétiques : des pièces aussi achevées qu’Hécube, Hippolyte et Iphigénie à Aulis montrent bien cette façon de faire, pour autant qu’elles abondent en situations émouvantes qui ne procèdent pas d’une nécessité intime. À cet égard, les Troyennes sont un cas limite : cette œuvre n’est qu’une suite de tableaux dramatiques. À l’opposé, une tragédie, une seule et peut-être la plus admirable, échappe à cette conception : Médée, dont toute l’action repose sur la passion de l’héroïne.


Le plus tragique des poètes

Dans sa Poétique (13), Aristote, tout en faisant des réserves sur la conduite de ses drames, appelle Euripide « le plus tragique des poètes » pour ses effets de terreur et de pitié. Plusieurs récits sont d’une violence saisissante, tels ceux des derniers moments d’Hippolyte (Hippolyte, 1197 sq.), de l’horrible fin de Créüse et de Créon (Médée, 1156 sq.), du meurtre de Néoptolème (Andromaque, 1085 sq.), du supplice de Penthée (les Bacchantes, 1063 sq.). Ces scènes, grâce à la transposition de l’art, ont leur valeur par elles-mêmes et sont plus que des hors-d’œuvre dramatiques. Il y a en effet chez Euripide un don de la vision, une précision étrange dans le détail qui s’apparentent aux imaginations des plus grands peintres. Le poète sait, mieux que quiconque, décrire le délire des âmes et des corps, que ce soit la folie d’Héraclès (Héraclès furieux), l’égarement d’Agavé (les Bacchantes), les hallucinations d’Oreste traqué par les Érinyes (Oreste) ou les transports de Cassandre vaticinant sous les murs de Troie (les Troyennes). Spontanément, il trouve les mots capables de traduire la douleur physique et d’évoquer les altérations de la chair qui naissent des déchirements du cœur : « À travers ma tête passent des élancements douloureux ; en mon cerveau se déchaînent les spasmes », gémit Hippolyte ; « Soulevez mon corps, redressez ma tête. Je sens brisées les articulations de mes pauvres membres », soupire Phèdre (Hippolyte, 1351 ; et 198-199). Cette présence sur la scène de l’être souffrant atteint une vérité et une intensité sans égales.