Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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étudiants (suite)

Les mêmes traits spécifiques marquent les mouvements étudiants récents des autres pays : mouvements italiens, mouvements français de mai-juin 1968, mouvement suédois, agitation des Zengakuren japonais. À ce propos, il faut souligner que les mouvements étudiants japonais, qui précédèrent l’agitation de 1964 sur le campus de Berkeley, constituent le prototype des mouvements étudiants récents. Il faut mettre à part en effet les mouvements latino-américains, qui, d’une certaine manière, se rattachent davantage par leur nature aux mouvements européens du xixe s. en réalisant une action politique parallèle à la vie politique des adultes. Sans doute, les idées de la nouvelle gauche américaine, allemande ou française ont-elles pénétré l’idéologie des mouvements étudiants latino-américains. Mais, structurellement, ces mouvements sont de nature différente des mouvements européens ou nord-américains récents.

Cela résulte de ce que les deux types de sociétés sont profondément différents des points de vue économique, social et politique.

Comment expliquer l’agitation étudiante à la fois générale et brutale qui a secoué la plupart des sociétés industrielles avancées à partir de la première moitié de la décennie 1960-1970 ?

Il n’est pas sûr que ce phénomène dérive uniquement de facteurs généraux. Il est possible qu’il résulte, dans une certaine mesure, de la coïncidence dans le temps de causes spécifiques à tel ou tel pays. Cependant, il ne paraît pas possible non plus de ne pas admettre l’existence de causes communes. Certes, il ne faut pas négliger les processus d’influence et d’imitation qui contribuent à renforcer l’impression d’unité donnée par les mouvements étudiants. Il est certain que les thèmes politiques et le vocabulaire politique lui-même forgé ici sont immédiatement transmis et adoptés ailleurs. Ces phénomènes de communication expliquent dans une certaine mesure l’apparence de convergence politique des différents mouvements étudiants. D’une certaine manière, ils en augmentent donc artificiellement l’unité. Mais, d’un autre côté, il est clair que la circulation des thèmes, du vocabulaire, des tactiques de combat elles-mêmes suppose une communauté d’inspiration. Bref, les phénomènes de communication, s’ils accentuent l’apparence d’unité, supposent aussi cette unité.

Que s’est-il donc passé entre 1950 et 1965 pour que les étudiants de la plupart des sociétés industrielles avancées se départissent brutalement de leur apolitisme et se lancent dans la contestation sociale ? En 1957, le sociologue allemand Helmut Schelsky parlait, à propos de la dernière génération des jeunes, de « génération sceptique ». La plupart des sociologues était frappés par la fin du pouvoir des idéologies sur la jeunesse, par sa dépolitisation. En 1965, la politisation renaît, et le scepticisme est remplacé par le romantisme. Les idéologies anciennes n’exercent plus, certes, un grand attrait, mais l’utopie ou, du moins, l’appel de l’utopie attire nombre d’étudiants.

Ce changement résulte sans doute, dans une très grande mesure, du changement dans la condition étudiante qui a résulté du développement considérable des effectifs étudiants dans la plupart des sociétés (non seulement les sociétés industriellement avancées, mais également les autres). En France, on comptait 150 000 étudiants en 1954-55 et 500 000 en 1967-68. Si l’on ramène à 100 le nombre des étudiants en 1958-59, il est, en 1965-66, de 133 en Allemagne, de 183 aux Pays-Bas, de 174 en Italie, de 246 en Suède, de 201 en France, de 230 au Danemark, de 229 au Canada, de 180 en Turquie, de 164 aux États-Unis.

Il est probable que l’étudiant d’aujourd’hui a moins de chances — malgré le développement économique et technologique — d’avoir à diplôme égal une « situation » égale à celle de son père. Le baccalauréat ouvre à des professions de niveau social modeste, alors qu’il était encore doté d’une grande valeur sociale en 1930. Le même processus atteint l’enseignement supérieur. Les diplômes d’enseignement supérieur sont maintenant requis pour une proportion d’emplois plus grande. Mais, en même temps, ils couvrent une part plus considérable du spectre des emplois. Bref, ils sont devenus à la fois plus indispensables et moins rentables.

Cette évolution inévitable a pour conséquence une modification complète de la condition étudiante. Dès son entrée à l’université, l’étudiant appartenait déjà, par anticipation, à la société des adultes. De plus, le nombre des modèles professionnels était restreint, et l’étudiant pouvait choisir et anticiper son activité professionnelle. Aujourd’hui, le diplôme universitaire constitue moins la garantie de conserver le même rang social d’une génération à l’autre. En outre, la multiplication des modèles professionnels fait que, bien souvent, l’étudiant a beaucoup de mal à choisir son activité professionnelle en connaissance de cause et même à se représenter clairement son contenu. Bref, l’étudiant n’est plus un adulte différé, mais un adolescent en attente de classement social. Ce processus introduit une coupure beaucoup plus brutale entre adolescents et adultes aujourd’hui qu’autrefois. Les adolescents d’autrefois appartenaient déjà à la société des adultes. Les étudiants d’aujourd’hui sont, au contraire, en situation d’attente, hors de la société.

Toutes les enquêtes montrent, à l’appui de cette hypothèse, que les étudiants, même les plus radicaux, n’obéissent pas à un système de valeurs profondément différent de celui des adultes. L’hypothèse d’un conflit de générations, qui serait alimenté par la rapidité du changement social, est donc une hypothèse fausse. On n’observe pas d’opposition enfants-parents chez les étudiants politiquement engagés. On n’observe pas non plus d’opposition entre les adultes et les jeunes au niveau des valeurs, des attitudes et des opinions. La révolte des étudiants est donc moins le signe d’une opposition à la société des adultes que celui d’une volonté de prendre part à une société d’où ils se sentent davantage exclus que leurs aînés.