Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

États-Unis (suite)

Précisionnisme et régionalisme

Si l’on fait exception de l’abstraction spontanée de nombre de protégés de Stieglitz et du bref épisode dada* au cours duquel l’exemple de Marcel Duchamp et de Picabia suscite principalement l’œuvre de Man Ray (1890-1976), c’est le cubisme* qui aura marqué le plus profondément la peinture américaine jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Mais un cubisme plutôt superficiel, qui se confond avec la géométrisation picturale : ainsi du cubisme orphique de Patrick Henri Bruce (1881-1937) et de Morgan Russell (1886-1953), ou du cubo-futurisme de Joseph Stella (1880-1946). Les « précisionnistes » (ou « immaculés ») Charles Demuth (1883-1935) et Charles Sheeler (1883-1965) constituent un cas très singulier de cubisme appliqué au paysage industriel moderne. Mais la plus remarquable intégration du cubisme à un langage personnel s’opère dans l’œuvre de Stuart Davis (1894-1964), le peintre américain majeur de l’entre-deux-guerres avec Edward Hopper (1882-1967). Ce dernier apparaît comme l’héritier de la tradition anecdotique, mais il a su saisir avec une grande économie de moyens l’angoisse des petites villes américaines, des quartiers apparemment les plus tranquilles.

La crise de 1929 va fortifier un courant politique et un courant régionaliste, qui font songer à la « Neue Sachlichkeit » allemande. Thomas Hart Benton (1889-1975) et Grant Wood (1892-1942) célèbrent les mérites de la vie provinciale, tandis que Jack Levine (né en 1915) ou Ben Shahn (né en 1898) dénoncent les vices de la société capitaliste. Le soutien aux artistes en chômage institué par l’administration Roosevelt (WPA Federal Art Project) allait en un sens rapprocher les artistes de la nation : 3 600 d’entre eux créèrent en effet 16 000 œuvres d’art dans un millier de cités américaines. C’est pourtant d’une direction radicalement opposée que devaient venir les influences décisives qui entraîneraient la naissance d’un art américain de niveau international.


Expressionnisme abstrait ou surréalisme abstrait

L’avènement du nazisme puis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale allaient produire ce que n’avait pu faire l’Armory Show : les artistes européens d’avant-garde, essentiellement des abstraits et des surréalistes, s’installèrent aux États-Unis. Fondée en 1936, l’association American Abstract Artists avait les plus grandes difficultés à s’imposer. Aussi reçut-elle un précieux apport en la personne d’anciens du Bauhaus* comme Josef Albers (1888-1976), d’héritiers de l’expressionnisme* abstrait de Kandinsky comme Hans Hofmann (1880-1967), enfin de vedettes de première grandeur comme Piet Mondrian*. Hofmann joua un rôle particulièrement important dans la mesure où son enseignement autorisait une synthèse, déjà indiquée dans l’œuvre de Picasso, entre le lyrisme spontané et la rigueur plastique. Adolf Gottlieb (1903-1974), Willem de Kooning*, Arshile Gorky*, William Baziotes (1912-1963), Jackson Pollock* devaient cependant recevoir un choc révélateur du surréalisme*. La présence sur le territoire américain de Breton, d’Ernst, de Lam, d’André Masson, de Matta, de Tanguy n’y fut pas étrangère. L’automatisme surréaliste fut l’élément décisif qui permit à Gorky et à Pollock, notamment, de conquérir leur propre originalité aux alentours de 1945. Aussi Robert Motherwell (né en 1915), qui participa très étroitement à l’événement, proposa-t-il de parler non plus d’expressionnisme mais de surréalisme abstrait.


De la subjectivité à l’objectivité

Après le suicide de Gorky en 1948, le mouvement subit un clivage très net entre l’« action painting » de Pollock, De Kooning, Philip Guston (né en 1913) et Franz Kline (1910-1962) d’une part, la « large field painting » de Gottlieb, Barnett Newman (1905-1970), Ad Reinhardt (1913-1968), Mark Rothko* et Clyfford Still (né en 1904) de l’autre. À l’écart, Mark Tobey* et Bradley Walker Tomlin (1899-1953) paraissaient plutôt préoccupés d’une sorte de calligraphie subjective, tandis que Sam Francis (né en 1923) et Helen Frankenthaler (née en 1928) s’engageaient dans une sorte de rêverie cosmique.

La réaction contre les excès narcissiques de l’expressionnisme abstrait allait s’accomplir au nom de l’humour, ou au contraire de la rigueur plastique. Dès 1951, Robert Rauschenberg* et Jasper Johns (né en 1930), avec la complicité du musicien John Cage*, tiraient un parti explosif de l’assemblage dadaïste. Le pop’art* inaugurait les années 60 par la célébration ironique ou lyrique des images de la société de consommation, soit en bannissant toute trace subjective, comme chez Roy Lichtenstein (né en 1923) ou Andy Warhol (né en 1930), soit en utilisant ces images comme verres grossissants, ainsi chez Jim Dine (né en 1935), James Rosenquist (né en 1933), Tom Wesselmann (né en 1931).

La « nouvelle abstraction » tente elle aussi d’endiguer la marée de la subjectivité en simplifiant à l’extrême la composition, en pliant celle-ci à la géométrie ou en occupant toute la surface de la toile par un seul plan coloré. De l’extrême austérité à une sensibilité contenue, c’est le cas d’Ellsworth Kelly (né en 1923), de Frank Stella (né en 1936), de Kenneth Noland (né en 1924), de Jules Olitski (né en 1922), de Morris Louis (1912-1962), de Jack Youngerman (né en 1926).

À son tour, le courant du réalisme* photographique, qu’illustrent notamment Jack Beal (né en 1931), Richard Estes (né en 1936), Alfred Leslie (né en 1927), Philip Pearlstein (né en 1924), tente d’étouffer toute parole venue de l’intérieur.


La sculpture américaine

La sculpture américaine a eu beaucoup plus de mal que la peinture à découvrir sa voie propre. Le xixe s. en particulier a accumulé, aux États-Unis comme ailleurs, les monuments officiels maniérés ou grotesques, et cela s’est poursuivi pendant une bonne partie du xxe s. ; parmi les très rares exceptions, il faut noter les sculptures des peintres Eakins et Davies. William Zorach (1887-1966) a longtemps représenté le prototype de l’art monumental américain au xxe s., mais les apports les plus neufs ont d’abord été le fait d’immigrés, comme le Français Gaston Lachaise (1882-1935) ou le Lituanien Elie Nadelman (1885-1946). Comme dans la peinture, le cubisme a suscité un effort d’invention plastique, surtout sensible chez le peintre Weber et chez John Storrs (1885-1956). Le mysticisme cosmique de Dove et de Hartley trouve un écho dans les œuvres de John Flannagan (1895-1942).