Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

États-Unis (suite)

Le fonctionnement du capitalisme américain ne repose ni sur la libre entreprise — mythe cher au cœur des Américains — ni sur le monopole. Il existe une législation antitrust qui n’est pas sans effets et explique le maintien d’un small business (magasins d’alimentation, garages, confection, textiles, etc.). Le monde industriel se compose d’oligopoles qui, pour échapper aux lois antitrusts et diversifier leurs activités, investissent leurs bénéfices dans d’autres branches d’activité : l’International Telegraph and Telephone a acheté une firme de location d’autos, une chaîne d’hôtels, une entreprise de construction ; l’American Tobacco investit dans des biscuiteries, des brasseries et la distribution du whisky.

L’oligopole fait naître d’énormes possibilités d’autofinancement et d’innovation. Il peut se permettre de financer de coûteux projets de recherche. Depuis 1940, le gouvernement fédéral a lui-même donné l’exemple. Les universités demandent à collaborer avec les firmes industrielles, qui feront pleuvoir sur elles la manne de leurs subventions. Aussi les savants employés dans la recherche appliquée sont-ils plus de 300 000 aujourd’hui, contre 87 000 en 1941. Il n’est pas rare que des étrangers, attirés par les facilités de travail, se joignent aux Américains et alimentent ainsi le fameux brain drain.

Le syndicalisme contribue à sa manière à assurer la prospérité. Après la limitation aux activités syndicales qui a été imposée par la loi Taft-Hartley (1947), l’AFL (American Federation of Labor) et le CIO (Congress of Industrial Organizations) ont fusionné en 1955. Dans la nouvelle confédération, c’est l’esprit de l’AFL qui l’a emporté, car elle est dominée par quelques syndicats de métiers. Les syndicats, riches et influents, continuent d’accepter les principes du capitalisme et s’efforcent d’obtenir de meilleurs salaires. Forment-ils un « pouvoir compensateur » ? Ou ne sont-ils qu’un des rouages de l’énorme machine ?

Reste l’évolution démographique. Pendant vingt ans, elle a apporté un réel dynamisme à l’économie ; 132 millions d’habitants en 1940, 151 millions en 1950, 180 millions en 1960, 206 millions en 1970 : de cet accroissement, c’est l’excédent des naissances sur les décès qui est la cause. Les États-Unis ont connu après 1945 un véritable baby boom : jusqu’à 1957, le taux de natalité a varié entre 26,6 et 22 p. 1 000, et le taux de mortalité s’est maintenu à 9 p. 1 000. L’espérance de vie est aujourd’hui de 70 ans pour un homme et de 74 ans pour une femme.

Dans la décennie 1960-1970, le taux de natalité a beaucoup baissé ; il est à présent voisin de 17 p. 1 000. Il est vraisemblable qu’il ne se relèvera pas dans les prochaines années en raison de la limitation des naissances que recommandent les partisans de l’« écologie ». Ce n’est pas la seule ombre qui plane sur l’économie américaine. Pour continuer leur prodigieux essor, les États-Unis doivent répondre à trois questions.
1o On parle beaucoup de capitalisme populaire. Et l’American Telephone and Telegraph de citer ses 2 millions d’actionnaires, la General Motors son million, la Standard Oil ses 750 000, etc. Ces chiffres sont trompeurs. Ils dissimulent la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns qui, dans les assemblées générales et les conseils d’administration, prennent les décisions importantes. Certes, ces hommes de décision sont, dans 84 p. 100 des sociétés, les managers. Mais cette technocratie ne tend-elle pas à se refermer sur elle-même, donc à porter atteinte au principe de la mobilité sociale ?
2o Depuis 1970, le déficit de la balance commerciale ne cesse de croître. Cela tient à l’accroissement des dépenses d’assistance et des dépenses militaires, à la progression des investissements à l’étranger. Le dollar gap, qui faisait de l’Europe le client de l’Amérique, a été comblé depuis plus de quinze ans, en partie d’ailleurs par les crédits américains. Or, d’après les accords de Bretton Woods, le dollar est la monnaie de réserve de l’Occident ; si sa solidité est mise en doute, les demandes de remboursement en or s’accroîtront, comme elles ne cessent de le faire, accentuant encore davantage la faiblesse du dollar. Faut-il dévaluer le dollar ou réévaluer les monnaies européennes ? Le 18 décembre 1971, les Américains décident de dévaluer le dollar de 8,50 p. 100 par rapport à l’or, tandis que certaines monnaies européennes — et en particulier le deutsche Mark — sont réévaluées. Le fait nouveau est que la question se pose au moment où les Américains se sont engagés dans la formation de sociétés multinationales. L’Empire américain crée beaucoup d’avantages et bien des servitudes ; son fonctionnement accentue le déficit de la balance des paiements.
3o La guerre d’Indochine a coûté cher, et, si puissante soit-elle, l’économie américaine en a été déséquilibrée. L’inflation galopante d’aujourd’hui n’a pas d’autres causes. Mais le retour de la paix dans l’Asie du Sud-Est et le rapatriement des boys ont-ils fait disparaître totalement le malaise ?


La société américaine

En vingt-cinq ans, la société américaine est passée de l’optimisme au doute et à la division. La crise est plus profonde que toutes celles que les États-Unis ont connues aux xixe et xxe s. — à l’exclusion de la guerre civile.

En 1945, riches et puissants, les Américains ont cru qu’ils avaient réalisé l’idéal des Pères fondateurs : une société démocratique, fondée sur la libre entreprise, accordant à tous les mêmes chances dans la vie, offrant au monde l’exemple et le modèle qu’il attendait. Aux nations, alliées ou ennemies, ils offraient généreusement leur aide. L’american way of life devenait alors l’objectif de tous ceux qui, à travers le monde, aspiraient à la prospérité dans la liberté.

• Jusqu’aux années 1960-1965, les prétentions américaines ne sont pas dépourvues de fondements. Les classes moyennes (ouvriers qualifiés, employés, techniciens, intellectuels, etc.) triomphent ; elles représentent bientôt les deux tiers de la société. Par la télévision, la production et la consommation de masse, le genre de vie s’uniformise. Il suffit de se promener dans les rues des banlieues pour observer l’alignement de maisons semblables, bordées des mêmes gazons, garnies des mêmes automobiles. Les intérieurs sont décorés sur le même modèle. Les enfants sont vêtus et se comportent de la même manière. Cette image, schématique sans doute, a été popularisée par Hollywood dans les films des années 50 et dans les feuilletons télévisés.