Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

esthétique (suite)

Esthétique et style ; les rapports avec l’évolution de l’art au xvie et au xviie siècle : Renaissance, classicisme, baroque

À partir de la Renaissance, la problématique de l’esthétique change. Jusqu’alors, on avait d’une part une pratique artistique — l’art grec, les fresques romaines, les cathédrales gothiques... —, d’autre part une activité spéculative tournée vers la définition de valeurs idéales : le beau, l’harmonie, la mesure. Il y avait certes des rapports d’influence ou de référence : Platon se demande si la beauté est celle des beaux temples, ou une essence transcendante au sensible (pour conclure en faveur de cette seconde proposition) ; les programmes iconographiques du Moyen Âge proviennent d’une interprétation des rapports de Dieu et du monde, du rôle qu’y joue la beauté comme signe et comme présence.

Ce ne sont pourtant pas les mêmes personnes qui font l’art et qui le pensent, alors que ce sera par exemple le cas d’un Léonard* de Vinci. D’une façon générale, l’évolution des esthétiques implicites et des styles va informer plus précisément la réflexion esthétique. D’où la nécessité de traiter d’un certain nombre de penseurs en référence plus étroite à l’évolution de l’art qui leur est contemporain.

Un événement majeur se produit alors : la naissance de la polémique stylistique. L’écrit sur l’art et les artistes, dans les périodes antérieures, peut se classer dans l’une ou l’autre des catégories extrêmes que sont le discours ontologique sur l’art et le recueil de recettes pour résoudre tel problème technique. Le « style roman » existe, comme le « style gothique » ; à certains égards, la peinture romaine pourrait parfois être qualifiée de « baroque ». Mais aucune dispute sur ces termes n’occupe le scribe. À partir de la Renaissance, il en va tout autrement. Qu’est-ce que la nature ? Quels modèles peut-on trouver auprès des classiques ? Quelle est la validité des règles ? Bien d’autres questions se trouvent posées à longueur de volumes, de lettres, de poèmes, de libelles. Il faut voir là une conséquence de l’invention de l’imprimerie, qui encourage à écrire et à communiquer, mais plus encore sans doute le résultat de ce fait nouveau, capital, qu’apporte essentiellement la Renaissance : la reconnaissance de l’art comme activité en soi, la nécessité dès lors de débattre de questions proprement esthétiques — en essayant de formuler un ensemble de règles nouvelles qu’on substitue aux impératifs extra-artistiques en vigueur précédemment, c’est-à-dire de définir ce qu’est un style.

On assiste alors à une évolution complexe des rapports entre Fart et la réflexion sur l’art. Sur un plan se déroule une diachronie des styles. L’Italie du quattrocento, puis du cinquecento, en ses principaux centres, la France, où émerge l’absolutisme royal, l’Allemagne, morcelée pour longtemps encore en principautés multiples et rivales, l’Espagne royale et colonisatrice voient ainsi des formes d’art se succéder : Renaissance, classicisme, baroque. Cette diachronie est suffisamment irrégulière pour que s’y superpose une polémique permanente sur les termes qu’elle propose : les notions sont imprécises, ambivalentes. En France, le terme baroque est opposé à classicisme comme l’irrégulier au régulier, et désigne volontiers les artistes ou écrivains préclassiques et classiques qui se montrent réticents à l’enseignement de Malherbe ou de Boileau (Théophile de Viau, Jean de Sponde, Saint-Amant) ; en Italie, au contraire, le baroque naît de la rupture d’un certain équilibre classique, représenté par les peintures de Raphaël, de Botticelli ou de Mantegna. En Allemagne, le terme désigne des architectures qu’on qualifierait en France de classiques. Dans la musique, confusions, malentendus et anachronismes sont encore plus aisés : on parle d’un baroquisme de Bach, d’un classicisme viennois pour Haydn, Mozart et Beethoven, tous trois nettement postérieurs.

La définition des styles et l’affectation qui leur est faite des noms et des œuvres sont l’objet non de l’esthétique, mais d’une discipline voisine, la science de l’art (Kunstwissenschaft), créée en tant que telle par les esthéticiens allemands au début du xxe s. (Max Dessoir, Emil Utitz, Wilhelm Worringer) ; ce n’est que le point d’aboutissement d’une réflexion multiforme et abondante née à partir — à partir seulement — de la Renaissance.

Dans cette période intermédiaire qui va approximativement de l’apogée de la première Renaissance (1450) à la naissance du terme esthétique (1750), il y a lieu de distinguer trois types de démarches, chacune correspondant à un type d’écrit sur l’art :
— les artistes qui tentent de théoriser leur art ou leur pratique scientifique : Alberti, Léonard de Vinci, Boileau. L’expression écrite correspondante est le traité, plus ou moins normatif ;
— les écrivains et essayistes qui portent en « connaisseurs » un certain nombre de jugements et de remarques sur l’art et les artistes. Le nombre en est très grand. On aboutit soit à la critique* d’art (Diderot, Baudelaire...), soit à la Kunstwissenschaft. Les noms de Bernard Berenson (1865-1959), Heinrich Wölfflin (1864-1945), Lionello Venturi (1885-1966) doivent être cités pour se tenir plutôt du côté de celle-ci, bien qu’ils soient aussi des représentants éminents de celle-là ;
— les philosophes qui tentent d’intégrer une réflexion sur l’art et le jugement de la sensibilité à l’intérieur d’une spéculation plus vaste, voire d’un système, portant sur l’entendement et le devenir historique en général. On est ici dans le domaine de la philosophie de l’art, bien que ceux qui s’y illustrèrent soient considérés, par un anachronisme de termes, comme des esthéticiens « critiques », ce qui signifie qu’ils entendent déterminer, rationnellement, le domaine de la connaissance qui échappe à la seule rationalité (connaissance sensible) : Descartes, Leibniz, Kant, Hegel.

Les étapes d’une première définition de l’esthétique comme science de la sensibilité, par opposition à une science de la connaissance rationnelle, se laissent alors apercevoir. Trois noms sont essentiels : Alberti, Descartes, Kant.