Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

essai (suite)

« Je parle de tout »

À la curiosité et à la méditation de l’auteur d’essais, « de la goutte au grec » (sir W. Temple), tous les sujets sont bons : des plus fantaisistes aux plus sérieux, aux plus savants et aux plus éternels. À l’opposé de Of Vicissitude of Things de Bacon, on rencontre ainsi Sur les jardins d’Épicure (W. Temple), Tulips d’Addison, Of the Love of Books (Philobiblon) de R. de Bury, The Compleat Angler de I. Walton. Plus original encore est Mrs. Battle’s Opinion on Whist de Lamb ou Méditation sur un manche à balai de Swift. Entre ces extrêmes, il y a la place pour l’essai littéraire : celui de Dryden (Of Dramatick Poesie : an Essay), celui de Sainte-Beuve (les Causeries du lundi) et celui d’Azorín (Crítica literaria en España). On peut y placer également l’essai philosophique : de l’Essai sur la nature d’Emerson à An Essay concerning Human Understanding de Locke en passant par l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson. Ou encore On Nothing (Sur rien) de Fielding à côté de This ans That de R. Lynd et de Contra esto y aquello d’Unamuno. Il y a encore les Essais politiques de Hazlitt, les essais biographiques (Byron, Tourguéniev...) de Maurois, les Essais critiques et historiques de Macaulay ou les essais scientifiques de Huxley. Mais la constante de l’essai, le sujet, ainsi que l’a écrit Montaigne, « c’est l’homme ». Dans cette quête entrent les préoccupations permanentes à l’égard de la vie (que confirme le Hasard et la nécessité de Jacques Monod), de la douleur et surtout de la mort chez Montaigne aussi bien que chez Bacon ; y figurent aussi des thèmes de toujours comme le sont Sur le bonheur d’Alain, De la solitude de Cowley, De la flatterie de Steele et Du rire d’Addison.


« Un parler succulent et nerveux, court et serré »

S’il est possible de trouver un dénominateur commun à l’ensemble de ce qu’on nomme essais, on doit le chercher d’abord dans une qualité particulière de l’écriture, dont l’œuvre de Montaigne fournit avec bonheur le modèle et les caractéristiques. C’est, en effet, la richesse de la langue, la précision du style, la densité de la pensée alliées à une expression aisée qui peuvent assurer la pérennité de textes, revêtant par ailleurs des formes variées. Quelques essayistes, se souvenant peut-être d’ascendances lointaines, conservent la construction autour de maximes et d’aphorismes. Ils sont nombreux en France, de La Rochefoucauld à Joubert en passant par Vauvenargues. En Angleterre, il y a surtout les Essays de Bacon, construits à partir de sentences empruntées aux Anciens, véritable guide de « conseils civiques et moraux ». On connaît également l’essai en vers, auquel s’est essayé Pope dans An Essay on Man, les Essays in Prose and Verse de Cowley et les essais sous forme dramatique (Friends in Council) de sir A. Help. À ces exceptions près, cependant, l’essai reste avant tout ce « lyric of prose » dont parle A. Smith, que le Dr. Johnson présente comme « a short discourse » et Addison comme des « réflexions [...] sans aucun ordre ou méthode ». C’est bien ainsi que l’a voulu et écrit Montaigne. D’une longueur mesurée, n’obéissant qu’à la fantaisie de l’auteur, en apparence même superficiel. Mais plein de cette chaleur humaine que sauront lui conserver Cowley, Temple, Steele, Addison et surtout le maître incontestable, Lamb, dont les Essays of Elia demeurent inégalés.


« Mes mœurs ne disconviennent de celles qui ont cours à peine de la largeur d’un poil »

Chaque pays confère au genre une certaine permanence de forme et de ton. Il le marque de son empreinte singulière. De cette sujétion même, l’essai tire son plus puissant intérêt. Par-delà l’esprit d’un certain moment d’une société, il permet d’accéder à la réalité profonde et éternelle du génie national. Si l’on considère en Espagne la génération d’essayistes de « 98 », d’Azorín à Ramiro de Maeztu et à Ortega y Gasset, il suffit de parcourir seulement quelques Ensayos, Sentiment du tragique de la vie, Essence de l’Espagne... de l’un des plus captivants, Unamuno, pour revivre dans toute leur intensité le drame et les tourments de l’âme espagnole face à ses problèmes et à ses contradictions. En France, les Essais de Montaigne pourraient presque être considérés comme un accident. Le tempérament national porte assez peu nos écrivains vers l’essai familier, et l’essai ne constitue jamais la partie essentielle de l’œuvre de nos auteurs, quoique les meilleurs, de Voltaire (Essai sur la poésie épique, Essay sur l’histoire générale et sur les mœurs) à Mauriac (du Bloc-Notes à D’autres et moi), aient contribué à maintenir le genre en honneur. L’essai français se veut intelligent, brillant. Il reste toujours fondé sur la raison raisonnante, même lorsqu’il la combat. Déjà dans les Maximes de La Rochefoucauld on peut voir le goût de l’exacte et minutieuse analyse l’emporter sur la chaleur du sentiment. Si les Pensées de Pascal sont toutes vibrantes de passion, elles affirment le triomphe de l’esprit de géométrie, tandis qu’on découvre dans les Caractères de La Bruyère tout ce qui est cher à l’esprit français, du piquant à l’inattendu, à l’élégant et au paradoxe. Orienté au xixe s. par Sainte-Beuve vers la critique littéraire, où s’illustreront Th. Gautier, E. Faguet, F. Brunetière ou J. Lemaitre, l’essai s’efforce déjà d’atteindre à une analyse scientifique qui l’éloigné du genre. Sceptique et dilettante, brillant et plein d’érudition, Remy de Gourmont (Essais philosophiques et littéraires) est l’un des plus remarquables de ces nouveaux essayistes. En France, l’essai moderne a : ses doctrinaires, Maurras (Démocratie et peuple) ; ses visionnaires, de Bloy à Bernanos ; ses philosophes, de Bergson (Matière et mémoire) à Alain (Propos) et à Sartre (l’Être et le Néant). Mais, pour tous, il demeure essentiellement instrument d’analyse ou de démonstration, véhicule de critique et arme de combat. Ce ne sont vraiment que les Anglais qui vont découvrir avec Montaigne un moyen d’expression qui semblait leur être destiné de toute éternité. À côté du bon sens cher à l’auteur des Essais, ils apportent dans le genre les qualités spécifiques de la race. L’essai anglais, sans apparat, sans cérémonie, où l’humour sous toutes ses formes modère le ton et rend moins sévère l’intention, devient cet aimable propos pour des gens de bonne éducation dont E. V. Lucas, disciple de Lamb, perpétue la tradition avec son Fireside and Sunshide (Au Coin du feu...). La sécheresse d’un Bacon, la véhémence d’un Carlyle, la froide assurance d’un Macaulay demeurent des exceptions. Il s’ensuit, par exemple, que le « caractère » — d’observation clinique en France — se transforme en portrait vivant, tel celui de sir Roger de Coverley, immortalisé par Addison dans The Spectator. Après cette entrée remarquable dans le journalisme — ce qui ne pouvait manquer de se produire dans un pays où, plus qu’ailleurs, la presse s’est toujours largement offerte aux écrivains et aux idées —, l’essai s’y taille une place de choix avec Hazlitt, De Quincey ou Thackeray. Aujourd’hui, sans doute, et le plus souvent aussi par le truchement des journaux, s’est accentué le vieux principe de réforme et d’éducation de Steele et d’Addison, remis dans l’optique moderne par les auteurs contemporains, de J. Huxley à C. Wilson en passant par T. S. Eliot, I. A. Richards ou F. R. Leavis. Pourtant, des écrivains tels A. Birrell, A. Benson, G. K. Chesterton, A. Gardiner ou E. V. Lucas auront maintenu l’essai anglais du xxe s. dans les grandes lignes de sa longue tradition. Scepticisme léger, largeur des vues, esprit et modération des sentiments s’affirment comme la marque d’un art où le talent du créateur est inséparable de cette discrétion qui faisait écrire à Montaigne : « Je ne serais pas aussi hardi à parler si je m’attendais à être cru. »

D. S.-F.

 M. H. Law, The English Familiar Essay in the Early Nineteenth Century (Philadelphie, 1934). / M. Butor, Essais sur les essais (Gallimard, 1968).