Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

espèce (suite)

Les populations qui se suivent dans le temps (transiants) et qui constituent une lignée correspondent à la chrono-espèce, ou chronospecies, de G. G. Simpson, qu’il définit comme « une lignée phylétique (suite de populations interfécondes descendant les unes des autres) évoluant indépendamment de toute autre avec son rôle et ses tendances évolutives distinctes et uniques ».


L’isolement est nécessaire à la formation d’une espèce

La formation d’une nouvelle espèce nécessite que celle-ci soit séparée de la souche et des espèces voisines. « Sans isolement, pas d’espèces », a dit Moritz Wagner (1813-1887). L’isolement revêt divers aspects.


Isolement géographique

Son action est importante. La surrection d’un obstacle (isthme de Panamá, séparant les faunes marines de l’Atlantique et du Pacifique) ou le morcellement d’un continent en plusieurs îles modifient grandement le continuum géographique d’une espèce. De même, des biotopes particuliers et d’accès difficile (lacs alpins ou africains, îles océaniques, cavernes, déserts, vallées montagnardes encaissées, chaînes de montagnes élevées) assurent un profond isolement. Les sous-espèces géographiques représentent réellement des espèces en puissance.

Les océans séparant l’Amérique du Nord de l’Eurasie ont disjoint les aires de répartition de diverses formes, qui ont évolué séparément et qui sont considérées comme de bonnes espèces. Le Castor d’Europe (Castor fiber), le Castor de l’Amérique du Nord (C. canadensis) et celui de l’Amérique centrale (C. subauratus) ont une origine commune et sont bien différenciés ; le Castor d’Europe est deux fois plus grand que celui d’Amérique ; sa robe est plus claire, et son crâne moins développé. Mais les trois espèces possèdent encore le même parasite externe, un Coléoptère aveugle, Platypsyllus castoris. Le Bison d’Europe (Bison bonasus) et le Bison d’Amérique (B. bison) ne présentent que de légères différences morphologiques ; leurs croisements donnent des hybrides toujours féconds.

Le soulèvement de l’isthme de Panamá a coupé en deux une faune marine homogène ; aussi, les faunes atlantique et pacifique se ressemblent-elles beaucoup ; des deux côtés de l’isthme vivent de nombreuses paires géminées de Poissons et d’Oursins ; les deux représentants de chaque paire présentent de petites différences.

Les faunes insulaires montrent le rôle de l’isolement. Les îles de la Méditerranée et de l’Adriatique hébergent des Lézards de muraille dont la morphologie varie assez peu, mais dont les colorations sont intensément diversifiées. Ces Lézards proviennent tous d’un ancêtre commun, largement répandu pendant le Pliocène alors que toutes ces îles communiquaient entre elles ; c’est un cas de polytopisme polychromatique. Les diverses îles Galápagos hébergent chacune une espèce de Tortue. On peut concevoir dans la faune des archipels — les populations locales constituant des sous-espèces —, des groupes de sous-espèces qui forment une espèce polytypique et des groupes d’espèces affines formant une super-espèce.


Isolement à la suite d’une modification de comportement

L’adoption d’un hôte nouveau par un parasite peut provoquer une séparation du parasite novateur. La nouvelle espèce refuse même parfois de pondre sur l’ancienne plante hôte. L’Insecte Homoptère Psylla présente deux espèces de taille légèrement différente ; l’une pond sur le Poirier (P. moli), et l’autre sur l’Aubépine (P. peregrina), cette dernière ne pondant plus sur le Poirier.

La Punaise de l’Homme (Cimex lectularius) et la Punaise du Pigeon (C. colombarius) présentent une morphologie identique et sont inféodées chacune à leur hôte ; en élevage, elles sont interfécondes.

Les exemples précédents illustrent des cas d’isolement provoqués par des habitudes alimentaires ; des modifications dans le comportement sexuel provoquent aussi l’isolement. Le chant participe grandement à la formation des couples chez les Oiseaux. Deux Pouillots impossibles à différencier, Phylloscopus trochilus et P. collybita, ont des chants différents dans les régions de France où ils cohabitent ; en Espagne vit seulement P. collybita, et son chant est alors intermédiaire entre les deux chants précédents.


Isolement psychique

Il correspond généralement à un défaut d’appariage à la suite d’absence d’attraction sexuelle, de mœurs différentes... La Tourterelle sauvage (Streptopelia turtur) et la Tourterelle domestique (S. rosea) sont interfécondes, mais les œufs ne se développent pas en raison d’un comportement différent. Mâle et femelle de l’espèce domestique participent à l’incubation des œufs ; dans l’espèce sauvage, le mâle n’y participe pas. Une femelle domestique fécondée par un mâle sauvage prend et couve ses œufs pendant une semaine, puis les abandonne, n’étant pas aidée par le mâle sauvage.


Isolement par décalage de l’époque de maturité sexuelle

Une avance ou un retard dans la maturité sexuelle des deux sexes provoque un isolement effectif, alors que la fécondité gamétique existe toujours. De semblables décalages s’observent pour les Poissons Corégones des lacs du Bourget, Léman, de Neuchâtel ; les lacs favorisent la persistance d’espèces morphologiquement très proches. Le même phénomène s’observe pour les Poissons du genre Tilapia du lac Malawi (Afrique). T. saka pond dans les eaux superficielles avant les pluies (d’août à novembre) ; T. lidole pond à peu près à la même époque, mais dans des eaux beaucoup plus profondes ; T. squamipennis, qui ressemble à T. saka, pond en eau peu profonde pendant les pluies (de décembre à février). Aux différents lieux et époques de ponte s’ajoutent des colorations nuptiales particulières chez le mâle : les mâles de T. saka et de T. lidole sont noirs, alors que ceux de T. squamipennis sont bleu ciel avec souvent une tête blanche.


Isolement mécanique

Des espèces interfécondes sont incapables de se féconder lorsque des différences de taille sont trop importantes, et notamment les races d’animaux domestiques (petits et grands Chiens, petits et grands Chevaux, Poules naines et Poules normales).