Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Espagne (suite)

Le xviiie siècle


Révision critique

Le bénédictin Benito Jerónimo Feijoo (1676-1764) entreprend, dans une œuvre presque encyclopédique, de trier dans nos connaissances du monde le rationnel et l’irrationnel, la religion et la superstition, l’histoire et la légende, la vérité scientifique et l’erreur traditionnelle. Cette entreprise de salubrité vint à bout du fatras de la culture espagnole, où se mêlaient les alluvions d’un âge barbare et païen, les traditions de l’Antiquité et les nouveaux apports des navigateurs et des découvreurs de nouvelles terres. Mais elle assèche l’imagination et la mémoire, ces deux sources de la littérature, au profit de la critique.


Un ordre nouveau

Les vieux genres sont contrebattus ou bien abandonnés au peuple, qui demeure fidèle aux comédies de cape et d’épée, aux « autos » eucharistiques et aux romances. Une élite peu nombreuse — petite noblesse, marchands, magistrats — suscite une littérature moralisante et patriotique impliquant et expliquant une idéologie bourgeoise. Leandro Fernández de Moratín (1760-1828) reprend les leçons de Molière et de Goldoni dans ses comédies de mœurs et de caractère (le Oui des jeunes filles, 1806). José Cadalso (1741-1782) se souvient de la manière de Montesquieu dans ses Lettres marocaines (publiées en 1793). Le poète néo-classique Juan Meléndez Valdés (1754-1817) ressuscite la bergerie à la façon de Gessner sur le mode moral et larmoyant. Gaspar Melchor de Jovellanos (1744-1811) dresse des plans de réforme agraire et d’instruction publique. Le xviiie s. voit également la naissance et le premier essor d’une forme littéraire nouvelle, la presse, qui unit la nouvelle condensée et l’essai d’actualité.

L’Espagne avait régenté les lettres européennes. Désormais, elle se met à leur pas.


Le xixe siècle


Le romantisme

L’invasion napoléonienne et l’intervention anglaise avaient opposé les esprits éclairés autoritaires et les libéraux. La Restauration les mit d’accord en portant au pouvoir les ignorantistes. Jusqu’en 1833, la littérature espagnole, coupée de l’Europe, agonise. Les exilés ramènent un romantisme tout extérieur dans les fourgons de l’étranger. Le poète José de Espronceda (1808-1842) se souvient de Byron, mais il ne parvient pas à dégager une forme — langue et versification — vraiment romantique. Les mélodrames du duc de Rivas font long feu. Ce même duc de Rivas (Ángel Saavedra, 1791-1865) et José Zorrilla (1817-1893) cultivent avec un succès péninsulaire la légende en vers qui évoque le Moyen Âge et le siècle d’or espagnols. Mieux encore que les « costumbristes », nostalgiques et curieux des coutumes et des mœurs qui disparaissent (Ramón Mesonero Romanos, 1803-1882), Mariano José de Larra (1809-1837) crée la prose moderne dans ses mordants « articles », expression de l’opinion publique consciente des maux, dans leurs manifestations publiques et privées, dont souffre la nation.


Réalisme et naturalisme

Court était le souffle de ces écrivains. La leçon de Walter Scott, de Balzac et de George Sand aide à la naissance d’un roman historique et réaliste plus complexe, où le public bourgeois cherche et trouve la justification de sa pensée et de ses attitudes politiques et morales. Fernán Caballero, une femme (Cecilia Böhl von Faber, 1796-1877), célèbre les mœurs idylliques — dit-elle — de la paysannerie andalouse. Pedro Antonio de Alarcón (1833-1891) les traite mélodramatiquement ou bien cultive le conte à la manière désinvolte de notre xviiie s. (le Tricorne, 1874). José María de Pereda (1833-1906) défend le vieux paternalisme provincial contre les assauts des libéraux démocrates. Le dilettante Juan Valera (1824-1905) raconte, amusé et avec un détachement philosophique, les progrès de l’amour dans les cœurs raisonnables de la bourgeoisie provinciale. La comtesse Emilia Pardo Bazán (1851-1921) introduit en Espagne le roman naturaliste et le roman russe ; elle pratique elle-même le conte, un peu à la manière de Maupassant, et le roman, un peu à la façon de Zola, cherchant dans des tranches de vie le secret de la physiologie de l’organisme social. Benito Pérez Galdós* est entre tous les romanciers le plus abondant et le plus inspiré. Il décrit sans complaisance et sans sévérité la petite bourgeoisie, surtout madrilène, qui donne leurs cadres à la nation et à l’État ; il sait qu’elle constitue le moteur de la société (Doña Perfecta, 1876). Il lui propose une idéologie cohérente, libérale mais centraliste, non religieuse mais spiritualiste (Fortunata et Jacinta, 1886-1887 ; Miau, 1888 ; Réalité, 1889 ; Nazarín, 1895). Il impute hâtivement les misères du prolétariat des champs, des mines et des manufactures au conservatisme rétrograde et non à la technique industrielle et financière nouvelle. Car il offre de la société espagnole au cours du xixe s. une image dynamique exclusivement politique, sous la forme d’une épopée prosaïque où le lyrisme oratoire et le drame humain sont toujours présents.


Le xxe siècle


Le roman

Au début, c’est le conflit des générations et la rupture. Les écrivains, souvent anarchisants, se détournent de la politique, une voie sans issue ; ils tentent d’appréhender sans idéologie préfabriquée la réalité telle qu’elle est vécue dans son intra-histoire par le laboureur de Castille et les hommes de sa race. Azorin (José Martínez Ruiz, 1874-1967) découvre à cette occasion de nouveaux rapports entre les choses et les mots dans de « nouveaux romans ». Pío Baroja* célèbre l’action-aventure, dont le ressort est dans l’homme et son élan vital, non dans une cause ou une finalité collectives. Ses récits, basques, madrilènes ou d’atmosphère internationale, ne font aucune grâce aux idées, inventions fumeuses dont les héros s’amusent et se débarrassent. Miguel de Unamuno*, pour exalter la spiritualité, la coupe de ses racines sensibles ou sentimentales, la ramène à l’homme fondamental, de « chair et d’os », qui a soif d’immortalité. Les personnages de ses romans souffrent non de leurs conflits avec la société, mais des contradictions inhérentes à la condition humaine ; leur angoisse existentialiste devant le néant (Unamuno avait lu Kierkegaard) exacerbe dramatiquement leur personnalité. Vicente Blasco Ibáñez* rejoint la littérature de consommation universelle avec des romans de mœurs régionales, nationales et cosmopolites ; sa technique est réaliste et naturaliste ; l’invention porte sur les personnages, très caractérisés, et sur l’intrigue, dont le « suspense » est emprunté au mélodrame.

Dans le même temps, le drame bourgeois s’enlise dans les pièces à thèse ou de salon (Jacinto Benavente*).