Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

espace géographique (suite)

L’expérience montre aussi que les besoins fonctionnels de la vie sociale ne suffisent pas à déterminer tous les aspects de la disposition spatiale observée : du moment que certaines répartitions élémentaires sont respectées, la vie sociale est possible. La morphologie sociale est donc marquée par des éléments qu’on n’ose pas qualifier de gratuits, mais qui ne sont pas nécessaires, de manière absolue, à la survie du groupe. Cela est très apparent chez les groupes primitifs, ou dans certaines sociétés historiques où le plan des villages et des villes est dessiné en fonction des conceptions cosmologiques du groupe (comme à Rome, ou dans les villes de la Chine impériale) ou encore à l’image d’une structure idéale que le groupe se donne de lui-même (comme chez les Bororos que signale Lévi-Strauss).

La vision même des systèmes de division régionale à laquelle s’attachait la géographie classique se trouve transformée par cet élargissement du champ des concepts spatiaux utilisés. Qu’est-ce qu’une région de culture de plantation, comme le sud des États-Unis ? Un ensemble bien limité, aux frontières franches, isolé du monde ? Pour répondre à la question, il faut d’abord voir ce qui a présidé à la naissance et à la diffusion des plantations ; il s’agit d’une combinaison particulière de facteurs de production qui a joui d’une faveur considérable auprès des Européens qui se sont installés en Amérique depuis le xvie s. Le sud des États-Unis n’est qu’une portion étroite d’un univers social dont les membres partagent un certain mythe, une certaine manière de concevoir la réussite matérielle et l’organisation de la société. Toutes les zones où le mythe est présent, où il exerce une fascination sur les esprits ne sont pas pour autant des espaces où les plantations dominent. L’idéal des colons du nord des États-Unis n’était pas toujours différent de celui du sud. La région où le modèle s’est matérialisé n’est qu’une portion d’un univers plus vaste où il n’a pu se manifester que de manière épisodique, subsiste à l’état latent ou a dû disparaître devant la concurrence d’autres schèmes mentaux. La région géographique n’est plus la portion d’étendue aux bords francs que l’on se plaisait à reconnaître naguère. Elle est un sous-ensemble directement sensible, au sein d’un ensemble qui l’englobe et qui la dépasse. Cet ensemble lui-même se superpose en partie à d’autres ensembles, celui des zones où le mythe de la paysannerie libre, au sens jeffersonien du terme, est vivant, et que l’on retrouve aux États-Unis aussi bien dans le Sud que dans les régions où il a dominé l’organisation de l’espace, celles du Centre et de l’Ouest.

Il est des disciplines dont le nom a évolué en même temps que s’affinaient leurs méthodes, que se précisaient les concepts et que se modifiaient les hypothèses fondamentales. La géographie, la description de la surface de la Terre, n’est pas de celles-là, peut-être simplement parce que les termes qui traduiraient le mieux sa réalité actuelle ont été utilisés dans un autre sens (on pense à la géologie), ou n’ont pas parlé au public (on pense à celui de chorologie). L’histoire des conceptions de l’espace géographique montre cependant la profondeur des transformations qui ont eu lieu dans le passé, et de celles qui se font sous nos yeux : en s’enrichissant, en se précisant, les méthodes qui permettent de définir l’étendue et la distance conduisent à un approfondissement des principes de la discipline, à un affermissement de son pouvoir d’explication et de projection.

P. C.

➙ Géographie.

 R. Hartshorne, The Nature of Geography (Lancaster, Pennsylvanie, 1939 ; 4e éd., 1958). / F. Perroux, les Espaces économiques (Économie appliquée, 1950). / J. R. Boudeville, les Espaces économiques (P. U. F., « Que sais-je ? », 1961 ; 3 éd., 1970). / J. Labasse, l’Organisation de l’espace (Hermann, 1966). / D. Bartels, Zur wissenschaftstheoretischen Grundlegung einer Geographie des Menschen (Wiesbaden, 1968). / P. Claval, Régions, nations, grands espaces (Génin, 1968). / P. George, l’Action humaine (P. U. F., 1968). / D. Harvey, Explanation in Geography (Londres, 1969). / O. Dollfus, l’Espace géographique (P. U. F., « Que sais-je ? », 1970 ; 2e éd., 1973).

espace plastique

Notion d’espace telle qu’elle a été construite dans la peinture et les systèmes de représentation en Occident.


La notion d’espace se présente comme le régulateur par excellence de l’histoire de l’art et des différentes pratiques plastiques envisagées synchroniquement. Elle s’articule bien à la fois au niveau de l’histoire et à celui de la configuration esthétique, ou plus généralement symbolique, des systèmes plastiques.

Cette notion semble en effet un principe d’historicisation simple et pertinent permettant de suivre ou d’inscrire une évolution des formes dans le cadre le plus général. Ce signe d’histoire, tant que le problème des économies symboliques n’aura pas été posé, ne soulève paradoxalement pas de problème d’historisation, mais s’inscrit dans leur résolution pragmatique, dans le cadre offert par une histoire des civilisations. C’est en effet le terme d’espace qui fournit le lien empirique continu à une histoire évolutive reprenant les différentes solutions plastiques depuis les grottes de Lascaux jusqu’à nos jours. Une telle histoire tourne dans ses points les plus théoriques autour de la construction et de la destruction de la perspective (Rome, Byzance ; la Renaissance ; Cézanne, le cubisme). L’espace qui sert donc d’un côté de critère universel à la production plastique est par ailleurs engagé comme principe de distinction dans une histoire comparative des monuments artistiques : c’est que ce principe a toujours été organisé en Occident vers une rationalisation des termes (proportions, figures) de la figuration. Il en résulte que ce qui permet de différencier immédiatement les productions de l’Occident, depuis la Grèce, de celles de l’Égypte et de la Chine est d’abord une conception de l’espace qui induit des types de figurations et des traitements de la couleur inconciliables ; ce n’est pas une théorie de la figuration (ou des figures), qui n’a précisément pas de statut élaboré dans l’histoire de la peinture.