Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

érotisme (suite)

(Paris 1740 - Charenton 1814). D’antique noblesse provençale et allié à la branche cadette de la maison de Bourbon, Sade mourut enfermé comme fou à l’asile d’aliénés de Charenton-Saint-Maurice, après avoir passé vingt-sept années de son existence dans treize prisons différentes, sous trois régimes. Il demeure connu comme « le marquis sadique », car l’on a appelé sadisme un comportement sexuel dont on trouve l’illustration dans ses œuvres.

Pour Sade, comme plus tard pour Bataille, l’érotisme est le point nodal de toute une vision du monde, concentrant en ses feux toute la systématique d’une pensée profondément originale. Un autre trait lie Sade non plus à Bataille, mais à Sacher-Masoch : c’est que les romans de Sade, envisagés en tant qu’appartenant à un « genre » littéraire, ne sont pas d’abord des romans érotiques, mais bien plutôt des « romans noirs ». Le xviiie s. en effet, enterrant le « roman gothique », a connu la vogue de la littérature qui terrifie pour émouvoir, et Sade est bien de son temps, faisant sienne la quête du bonheur — mais c’est celle d’un bonheur dans le mal.

Sade a vécu aussi l’« ère révolutionnaire », et son œuvre peut être considérée comme une « Déclaration des droits de l’érotisme », selon le mot de Maurice Blanchot, dont nous reprenons ici l’analyse de la thèse sadienne : la liberté, en effet, c’est, pour Sade, le pouvoir de soumettre, et de soumettre ses passions comme celles des autres, ce qui implique aussi bien se donner à tous ceux qui le désirent que prendre tous ceux que l’on veut ; l’égalité, dès lors, c’est le droit de disposer également de tous et de tout, et la fraternité ne peut être que celle des seuls « hommes » et des seuls « citoyens » de ce monde, les libertins. Les problèmes que pose une telle « législation » commencent avec ce que l’on pourrait appeler le droit international : dans cet univers si catégoriquement partagé, qu’en est-il lorsqu’un libertin rencontre un plus libertin que lui ? Le libertin, chez Sade, c’est en effet le puissant, c’est-à-dire celui qui s’est fait puissant par la force d’une énergie qui s’est mise au-dessus de la loi, de toute loi. La seule puissance supérieure que puisse donc rencontrer le libertin, c’est la loi, et c’est la raison pour laquelle le révolutionnaire Sade ne pouvait se satisfaire de la Révolution : ce à quoi aspire le libertin dans sa lutte secrète contre la loi, c’est à une société sans lois, alors que la Révolution ne fait que substituer un système de lois à un autre. Le paradoxe est que les libertins, unis dans cette haine de la loi, formulent une règle pour empêcher que de la rencontre de ceux qui ne doivent attendre du mal que du plaisir ne naisse le malheur, règle selon laquelle l’égalité des puissants est fonction de l’abstention entre eux de toute passion cruelle ! Mais cette superposition d’un ordre au désordre, nécessaire tout autant que la civilisation pour maintenir le désordre, est factice : la trahison reste possible, puisque la complicité entraîne la tension, (lui conduit au désir de manquer au serment. Ainsi la loi même du libertinage est bafouée, car le libertinage est de principe et non de jeu, c’est-à-dire qu’il ne supporte aucune règle. La haine de l’homme supérieur envers la loi est si forte que le plaisir est aussi d’outrepasser la propre loi qu’il se donne. C’est la vocation métaphysique de l’érotisme que d’être exorbitant à tout domaine déterminé, limité.

Mais, dès lors, puisqu’il arrive que le libertin, du fait même de la convention réciproque, par le libertin puisse périr, que deviennent le bonheur dans le mal et la constante prospérité du vice ? C’est là que la pensée de Sade renverse sa thèse pour mieux l’éclairer. La réponse, en effet, tient dans l’attitude même de plaisir, jusqu’au bout vérifiée, du libertin qui succombe, preuve que la vertu ne fait le malheur des êtres que parce qu’elle juge tourments ce qui, sans elle, serait voluptés. Ainsi, il ne peut rien arriver de mal à l’homme supérieur, parce qu’il n’y a pas de mal pour lui, parce que, homme de l’excès, il est l’homme de tous les excès, de toutes les passions. Transformant ainsi en goûts tous les dégoûts et en attraits toutes les répugnances, il ne peut que jouir de ce qui pour l’être vertueux serait tortures : le libertin trahi meurt dans la volupté d’avoir été l’occasion d’un nouveau crime. La thèse de base se confirme, mais en révélant le caractère artificiel des notions mêmes de vertu et de vice qu’elle utilise. La vertu n’existe que dans les effets négatifs qu’elle entraîne, le vice dans le désir exacerbé de négation (crimes et destructions en tous genres sont la toile de fond de toutes les œuvres de Sade) qu’il affirme. C’est pourquoi Sade a voulu dénombrer toutes les possibilités humaines dans ce domaine ; la jouissance est fonction de l’épreuve : plus on éprouve et plus on jouit. Ce dénigrement absolu de la morale repose sur (et en même temps promet) le règne du fait ; pour Sade, il n’existe rien d’autre que la Nature. Une telle position laisse déjà deviner la suppression de toute « normalité » ; mais cette attitude, en revanche, institue comme « exigence » la destruction de tout tabou, de tout interdit tendant à masquer le caractère « naturel » de tout fait humain. Il y a donc chez Sade une apologie du pire — dont le but est de le faire disparaître comme tel. C’est pourquoi ce sont les mêmes aventures qui arrivent aux deux figures centrales de l’œuvre sadienne, Justine et Juliette, qui ne sont pas sœurs pour rien. Mais, alors que la vertueuse Justine n’en retire que des désagréments, parce qu’elle les refuse, n’acceptant de les considérer qu’au travers d’une perspective axiologique, la « vicieuse » Juliette, participant à ce qui lui arrive, en l’ait l’occasion de jouissances sans cesse renouvelées. La raison sadienne était une physique de l’énergie, des tensions de forces ; la pratique sadiste sera une alchimie du plaisir.