Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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enseignement (suite)

Paradoxalement, c’est l’Angleterre, longtemps réputée pour ses « public schools », où l’on ne ménageait pas les châtiments corporels, qui a donné, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’exemple d’une vaste expérience fondée sur des principes totalement différents. Sa réussite a inspiré quantité d’autres pays. Elle est due sans doute à la rencontre heureuse entre des principes pédagogiques libéraux et une organisation administrative décentralisée. Le ministère anglais de l’Éducation n’a donné que quelques directives très générales et a joué un rôle de conseil des autorités locales, les comtés, qui ont assumé avec leurs propres équipes d’architectes la totale responsabilité de l’entreprise.

Des principes pédagogiques nouveaux ont entraîné presque spontanément des formes architecturales nouvelles. L’obéissance, le conformisme n’étant plus considérés comme les qualités majeures à encourager chez les élèves, de nouveaux rapports se sont instaurés dans la classe : le rôle du maître n’est plus surtout de donner à tous un enseignement stéréotypé, mais d’aider chaque enfant à développer ses virtualités ; il intervient souvent comme un conseiller pour des travaux de groupes. La salle de classe change donc de fonction et de forme ; les enfants doivent pouvoir entourer le maître ou se redistribuer en petites unités de travail : le rectangle cède la place au carré ou à l’hexagone ; les sièges et les tables deviennent plus mobiles, de manière à faciliter le passage rapide à des groupements différents. L’atmosphère de confiance et de responsabilité qui succède à la surveillance permanente d’antan permet une articulation beaucoup plus libre des espaces d’enseignement et des espaces de récréation, qui se fragmentent : des patios s’insèrent en damier entre les classes, faisant pénétrer les arbres et la verdure au cœur même de l’école ; les couloirs diminuent de longueur ou même disparaissent ; une grande salle polyvalente sert tour à tour de gymnase couvert, de salle des fêtes, de salle de réunion, de danse ou de musique, ce qui permet de faire des économies au profit d’une meilleure qualité des équipements, du mobilier et des revêtements intérieurs, que les enfants respectent mieux puisqu’ils sont plus beaux. Tout gigantisme est banni, car la pédagogie libérale est incompatible avec de grandes masses d’élèves anonymes où chaque individu se sent noyé.

L’établissement scolaire anglais cesse de ressembler à une caserne et reprend l’aspect avenant qui en fait, aux yeux des enfants, ce prolongement naturel de la maison, où leur personnalité peut éclore dans une sécurité faite d’action et de joie.

Il faut noter aussi que cette expérience de libéralisation pédagogique et architecturale a coïncidé, sur le plan technique, avec une expérience de préfabrication. Des éléments préfabriqués ont été largement utilisés sans que la liberté de conception des architectes en soit limitée. Il s’agit, en effet, d’une préfabrication « ouverte », permettant une grande liberté du plan-masse et des volumes. Les contraintes, inévitables, de la fabrication ont plutôt contribué à la réussite d’ensemble. L’utilisation des charpentes métalliques a donné aux constructions anglaises une légèreté d’allure que ne permet pas aussi facilement l’utilisation du béton. En revanche, elle a conduit à réduire le nombre des étages : une bonne partie des écoles et des collèges anglais est en rez-de-chaussée, ce qui renforce l’aspect familial, accueillant pour l’enfant, qui ne s’y sent pas dominé, écrasé par de lourdes masses de bâtiments.

De nombreux pays, en particulier les pays anglo-saxons, germaniques et scandinaves, ont progressivement adopté des solutions très voisines, tout en adaptant l’exemple anglais à leurs exigences propres. Il existe maintenant un style international d’architecture scolaire, qui a été illustré par les plus grands architectes. Arne Jacobsen (1902-1971), par exemple, a construit au Danemark l’école de Gentofte, où chaque classe a son patio.

La France est restée en la matière résolument conservatrice. Elle a pourtant construit autrefois des écoles qui étaient en avance pour l’époque, comme l’école de Plein Air de Suresnes, réalisée en 1935 par Marcel Lods et Eugène Beaudouin, où les classes s’ouvrent directement sur le jardin par des portes-fenêtres. De nos jours encore, des architectes de talent réussissent à créer des établissements scolaires accueillants aux enfants. Mais il ne s’agit, le plus souvent, que de réussites isolées qui restent indéfiniment à l’état de prototypes.

Les nouveaux établissements continuent, pour la plupart, à garder un style « napoléonien ». Certes, les revêtements sont en couleurs claires, et les matériaux sont modernes ; mais les structures n’ont pas changé : ce sont toujours les mêmes bâtiments écrasants, les mêmes couloirs interminables, les mêmes réfectoires immenses, les mêmes classes toutes pareilles, alignées côte à côte sans aucune fantaisie, le même mobilier ingrat. L’industrialisation, à l’inverse de ce qui s’était passé en Grande-Bretagne, n’a pas contribué à assouplir l’architecture ; le métal a remplacé le béton, mais les formes stéréotypées n’ont pas évolué pour autant.

Les causes de cette sclérose sont multiples. La France est desservie par l’extrême centralisation de son système administratif. Le ministère de l’Éducation nationale est devenu un monstre, dont la lourdeur rend toute réforme difficile ; on se contente donc d’« expériences », qui, même concluantes, ne sont pas généralisées, car les forces conservatrices sont puissantes. La centralisation s’accompagne de la recherche prioritaire des économies et de la hantise des « prix plafonds » ; les services du ministère professent, sans que personne l’ait jamais démontré, que de longs bâtiments compacts de plusieurs étages sont plus économiques que des constructions légères en rez-de-chaussée.

Beaucoup de maîtres, de leur côté, s’accommodent des structures traditionnelles. Le caporalisme qu’elles expriment est ancré dans leurs habitudes, et la recommandation officielle d’une pédagogie « nouvelle » n’y change pas grand-chose. Certains chefs d’établissement poussent au gigantisme. Ils ont la hantise des accidents qui pourraient engager leur responsabilité et luttent contre tout assouplissement architectural qui paraîtrait de nature à rendre la « surveillance » moins facile.