Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

encyclopédie (suite)

L’Encyclopédie

Ne voulant d’abord être qu’une adaptation de la Cyclopaedia de Chambers, l’Encyclopédie devient très vite une œuvre originale et suscite des discussions passionnées. Son premier volume paraît le 1er juillet 1751. En 1772, après de nombreux incidents, auront paru dix-sept volumes in-folio et onze volumes de planches, auxquels s’ajouteront en 1777 cinq volumes de supplément, qui ne sont pas de Diderot, et en 1780 deux volumes de planches composés par Panckoucke et Rey. Protégés par le marquis d’Argenson, Mme de Pompadour et Malesherbes, le directeur de la librairie, Diderot et d’Alembert, aidés par le chevalier Louis de Jaucourt (1704-1779), firent appel à tout ce que le siècle comptait de savants et de philosophes.

L’un des propos majeurs de l’Encyclopédie se cristallise autour de la réhabilitation des arts, dont Diderot supervise avec le plus grand soin la célèbre « Description ». Il ne s’agit plus évidemment des arts « libéraux », auxquels la tradition humaniste et les préjugés sociaux avaient accordé une place prépondérante, mats bien des arts « mécaniques », jusque-là si négligés. Lors de sa rédaction de l’article « art », Diderot ramène l’origine des sciences et des arts à « l’industrie humaine appliquée aux productions de la nature ou par ses besoins ou par son luxe ou par son amusement ». Chaque zone de l’attention humaine tend alors vers la conception ou l’élaboration d’un « objet formel ». « Si l’objet s’exécute, la collection et la disposition technique des règles selon lesquelles il s’exécute s’appelle art. Si l’objet est contemplé seulement sur différentes faces, la collection et les dispositions techniques des observations relatives à cet objet s’appelle science. » Diderot insinue ici les chefs d’accusation d’un procès implicite : la science est ramenée à une attention restreinte « à différentes faces ». Le propos initial tendu vers un dynamisme et une création a été curieusement oublié. À l’Encyclopédie de remédier à cet oubli de l’origine : il faut ramener l’art à une naissance prométhéenne. Le geste qui change le monde est inséparable de l’entendement qui analyse. L’Encyclopédie se veut moins révolutionnaire que restauratrice. Diderot insiste sur la genèse de ce qu’on pourrait appeler la déviation du savoir. Un dualisme désormais battu en brèche a pris le relais de ce péché originel d’un type nouveau, en affirmant la dichotomie radicale de la « matière » et de la « pensée », du « corps » et de l’« âme ». « En examinant la production des arts, on s’est aperçu que les uns étaient plutôt l’ouvrage de l’esprit que de la main et qu’au contraire d’autres étaient plutôt l’ouvrage de la main que de l’esprit. Telle est en partie l’origine de la prééminence que l’on a accordée à certains arts sur d’autres, et de la distribution qu’on a faite des arts en arts libéraux et en arts mécaniques. » Les préjugés ont fait de cette distinction toute relative une différence de nature et une hiérarchie illusoire. Enfin, la malédiction chrétienne portée sur l’activité humaine, châtiment du péché originel, renforcée de « je ne sais quelle paresse naturelle », a laissé croire que « de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques, c’était s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable et la valeur minutielle ». En apparence — mais en apparence seulement — semblable programme irait à contre-courant de la ligne générale du siècle. Le terme de mécanique a le plus souvent une acception aussi péjorative que celui de roman. Quelques années plus tard, Claude Henri Watelet (1718-1786), interprète du nouvel art des jardins, se proposera expressément de rompre avec le côté « méchanique » d’un Le Nôtre pour « exploiter la jouissance réfléchie des arts agréables », c’est-à-dire, précise-t-il, le « libéral ».

Au sein même de l’Encyclopédie, des médecins, comme Théophile de Bordeu (1722-1776), Jean-Jacques Menuret de Chambaud (1733-1815) ou Henri Fouquet (1727-1806), s’insurgent ouvertement contre le « mécanisme » d’Herman Boerhaave (1668-1738) aussi bien que contre l’« animisme » de Georg Ernst Stahl (1660-1734). D’une manière générale, le xviiie s., dans sa seconde moitié, soulignera volontiers les vicissitudes ou les déficiences de ce qui est uniquement « mécanique ». Faut-il penser alors que Diderot vise à déplacer une hiérarchie factice au profit de considérations humanitaires et pratiques ? L’âme sensible du directeur de l’Encyclopédie serait émue par la discrimination injuste dont les « manouvriers » sont les victimes, et le bourgeois pragmatiste s’élèverait contre le parasitisme des classes dominantes, oisives et nanties. Ces attitudes ne sont pas étrangères à Diderot, mais ne constituent qu’une insuffisante explication. Pour lui, il s’agit, avant tout, de rendre ostensible la corrélation indissoluble du « mécanique » et du « libéral », de révéler que le travail crée une unité organique entre la matière et l’âme, la main et la pensée. Et cela va bien au-delà d’un empirisme myope et accapareur. L’Encyclopédie ne s’épuise pas dans le projet « bourgeois » que lui prêtent certaines exégèses marxistes, où dénombrer, nommer et classer les « choses » représenteraient la première étape « idéologique » du bourgeois conquérant. Certes — et Diderot le reconnaît volontiers —, l’utile serait, à tout prendre, un critère suffisant : le déprécier ou, plus radicalement, le nier serait enlever à la nation humaine ses aspirations parfaitement légitimes au bonheur. « Mettez dans un des côtés de la balance les avantages réels des sciences les plus sublimes et des arts les plus honorés, et dans l’autre côté ceux des arts mécaniques, et vous trouverez que l’estime qu’on a faite des uns et celle qu’on a faite des autres n’ont pas été distribuées dans le juste rapport de ces avantages, et qu’on a bien plus loué les hommes occupés à faire croire que nous étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Quelle bizarrerie dans nos jugements ! Nous exigeons qu’on s’occupe utilement, et nous méprisons les hommes utiles. » Pourtant, dans cette « philosophie bourgeoise », la part philosophique n’est pas le voile de la part « bourgeoise » : elle ressortit à des considérations plus intellectuelles, si l’on peut dire. S’il est indéniable que les premières découvertes de l’homme sont dues à la pression et à l’urgence de ses besoins, des exigences d’un autre ordre les convoyaient déjà et le progrès les a rendues plus manifestes et plus impérieuses. L’habileté qui exploite les ressources du monde sensible ne diffère que superficiellement de la vitalité intellectuelle des consciences qui le déchiffrent. Ainsi, l’« utile », en fin de compte, est relégué au rang de précaution oratoire et de prospectus publicitaire : excipient précieux, il fait accepter des visées supérieures. Son utilisation n’est qu’une des ruses de l’Encyclopédie, qui, outre le théologien, doit compter avec le « vulgaire ». « Il n’y a qu’un seul moyen de rendre la philosophie vraiment recommandable aux yeux du vulgaire ; c’est de la lui montrer accompagnée de l’utilité. Le vulgaire demande toujours : À quoi cela sert-il ? et il ne faut jamais se trouver dans le cas de lui répondre : À rien ; il ne sait pas que ce qui éclaire le philosophe et ce qui sert au vulgaire sont deux choses fort différentes, puisque l’entendement du philosophe est souvent éclairé par ce qui nuit et obscurci par ce qui sert. » La conviction du ton, l’opposition rigide entre le « philosophe » et le « vulgaire » évoquent quelque peu les messages des traités d’alchimie, où se laisse entrevoir la possibilité d’une « double lecture ». L’alibi devait se révéler efficace : dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne, des considérations appuyées sur l’utile dédouaneront une philosophie de contrebande. Pour le philosophe Diderot, l’utile s’épanouit en merveilles, et cela par une progression toute naturelle. La sphère bornée du besoin — où un Rousseau voudrait cantonner son idéal de sagesse et de solitude — se prolonge dans la sphère infinie du désir par un mouvement aussi irrésistible qu’insensible. Se réfugier dans un passé idyllique n’a pour Diderot aucun sens. Dévoilée et restaurée par l’Encyclopédie, la genèse du savoir est toute tendue vers l’avenir. « S’il nous est permis de tirer des conjectures du passé, pourquoi l’avenir ne nous réserverait-il pas des richesses sur lesquelles nous ne comptons guère aujourd’hui ? » Quant à ceux qui définissent l’homme par la noblesse de son essence, les arts mécaniques ne leur seront pas présentés par le biais d’un langage pragmatique. Les merveilles de l’industrie assouvirent leur penchant habituel, qui est de découvrir la sécurité, la perfection et la finalité du monde. Déjà auparavant, l’abbé Noël Antoine Pluche (1688-1761) s’était efforcé de compléter son œuvre par un intérêt plus marqué pour la vie de l’homme en société : comme l’a souligné Jacques Proust, le tome VI du Spectacle de la nature fait bonne place aux arts et métiers (particulièrement à la nourriture de l’homme, son habillement et son mobilier). Mais le propos de Diderot n’est pas de démarquer ou de prolonger l’abbé Pluche ; il lui est en fait radicalement opposé puisqu’il vise à substituer aux merveilles de la nature, thème de prédilection d’une littérature bien-pensante, celles de l’art, œuvre toute humaine et terrestre. Diderot se fonde d’abord sur une certaine définition de l’art et de la nature face à l’homme jeté au sein de merveilles aussi accablantes qu’un paysage enchanteur ou un coucher de soleil ; il campe la stature d’un artisan, d’un homme créateur de merveilles. L’art, en effet, est la mise en forme de la nature ; il ne se conçoit pas sans sa présence, sans le réceptacle de ses ressources (« l’histoire des arts n’est que l’histoire de la nature employée »), mais la nature ne prend sens et valeur qu’à partir d’un labeur proprement humain. Force attendant une forme, la nature relève d’une conception aristotélicienne : « Le but de tout art en général ou de tout système d’instruments et de règles conspirant à une même fin est d’imprimer certaines formes déterminées sur une base donnée par la nature. » Dans sa théorie de la Terre, le théologien Thomas Burnet (v. 1635-1715) proclamait que le monde aurait été mieux fait si les terres émergées avaient été rendues uniformément planes, si la mer avait été creusée dans des formes régulières et si les astres avaient été disposés suivant des figures géométriques. L’homme devait donc de toute urgence s’efforcer, par son industrie, de donner au monde cet agencement qui lui manquait. Buffon* ne s’écarte guère d’une position aussi radicale ; sans le truchement bénéfique du climat tempéré, qui a permis l’action de l’homme, la Terre ne serait qu’une planète désolée. « Une triste mer couvrirait le globe entier, et il ne resterait à la Terre de tous ses attributs que celui d’être une planète obscure, abandonnée et destinée tout au plus à l’habitation des poissons », écrit-il dans sa Telluris theoria sacra. Mais Diderot, sur ce point aussi, fait preuve d’une certaine originalité. Chez lui, cette captation des dynamismes naturels prend ses distances à l’égard d’un volontarisme aussi desséchant que rigide. Certes, il affirme que l’histoire de la nature est incomplète sans celle des arts, mais il se refuse à voir dans l’opération humaine l’expression d’une violence gratuite ou d’une domination sans contrepartie. En dépit des apparences, il rejette aussi bien les interprétations qui outrent les positions aristotéliciennes que l’impérialisme cartésien qui nous rendrait maîtres et possesseurs de la nature. En fait, le philosophe du xviiie s. préfère rêver à une fécondation réciproque plutôt que prôner une mise en tutelle. Disciple de Locke* et de Condillac*, il écarte délibérément les illusions finalistes et se fierait plus volontiers aux intuitions, aux comparaisons, aux analogies, fruits de l’inquiétude et du hasard. Celui qui suit loyalement la voie de la « sensation » ne tarde pas à découvrir des points communs et, si l’on peut dire, des « appels », signes d’une identité secrète mais profonde entre les productions de la nature et les découvertes des arts. Culte rendu au « démon de l’analogie » qui, parfois, prête à sourire : cette étrange machine venue de Londres, la « pompe à feu », n’est-elle pas « une espèce d’animal vivant ». Ce qui sera plus tard la machine à vapeur, c’est-à-dire la plus décisive invention du siècle, un maillon inattendu la rattache au bestiaire du Moyen Âge. La multiplication des expériences, des points de vue que Diderot ne cesse de prôner ne découle pas seulement de la prudence méticuleuse d’un naturalisme et d’un empirisme étroitement associés. Un espoir la dédouble et la hante sans cesse : celui de provoquer l’étincelle de l’intuition et, fût-ce pour l’instant le plus bref, d’entrevoir quelques-uns de ces accords ou de ces clivages que la nature dérobe avec tant de soin. « Il faut mesurer sa constance sur le degré de l’analogie. » Dans une expérience ainsi définie, ce n’est pas la neutralité du regard qui permettra la découverte, mais son acuité ou plutôt, pour reprendre l’un des mots clés du sensualisme, son « attention ». Est-ce à dire pour autant qu’aux merveilles muettes de la nature Diderot préfère l’artifice ingénieux des métiers. Ce serait réintroduire une dichotomie que, dans sa cohérence et sa rigueur, la pensée de Diderot vise à exclure. Là encore, le sensualiste se montre digne de ce qui est sa tâche et son devoir : il faut rétablir le lien, animer une circulation. Ce savoir organique — parce qu’il est mouvement dans son essence même — se doit de refuser la discrimination d’une clôture illusoire. Diderot instruit en fait le procès de deux prestiges mensongers : la solitude majestueuse de la nature et l’abstraction pompeuse de la géométrie. Bien loin de s’opposer, ces deux principes d’erreur n’ont cessé de se renforcer réciproquement. De leur connivence secrète a résulté l’aliénation majeure qui a placé l’homme au centre d’une admiration angoissée, en lui faisant perdre toute confiance en ses propres ressources. Le prêtre, on le voit, n’est plus le seul responsable : s’il a peuplé des espaces vides et indifférents, l’esprit géométrique a, lui aussi, interposé un voile hiéroglyphique entre l’homme et son objet, le monde. Avec Diderot, l’image d’on ne sait quel diabolique complot se dissipe peu ou prou afin de faire place à une erreur de perspective, somme toute excusable. N’est-il pas normal que les tâtonnements d’une genèse aient entravé les premiers progrès de l’esprit humain ? L’optimisme dynamique de Diderot se rattache à la conviction majeure d’un Condillac : la philosophie vient de naître. Certes, quelques génies avaient entrevu la route et, de-ci de-là, découvert des maillons de la chaîne : un Aristote, un Bacon ont joui de ce privilège tout à fait exceptionnel. Mais ces signes avant-coureurs ne prennent leur vrai sens que si l’on considère qu’ils nous sont en fait contemporains par quelques points. Lancée par le père Guillaume François Berthier (1704-1784), l’accusation de plagiat est peut-être celle qui exaspérait le plus Diderot. L’esprit acerbe qui se déplore dans les lettres de celui-ci au rédacteur du Journal de Trévoux ne s’explique pas seulement par le souci d’une polémique publicitaire : Diderot est touché à vif. Il tient à démontrer combien l’arbre du savoir présenté par l’Encyclopédie est original par rapport à celui du Novum organum. Cet arbre renferme en effet « toutes les divisions de la branche philosophique, qui est la plus étendue, la plus importante de notre système et dont il ne se trouve presque rien dans le chancelier F. Bacon* ». Or, cette philosophie permet désormais le triomphe de l’activité humaine. La nature et les sciences sans la sanction d’une présence ou d’un travail sont proprement inconcevables. Le paysage fantastique de la Chaussée des Géants ou le grossissement effrayant de la puce ressortissent au même ordre négatif que les « frivoles raisonnements d’algèbre ». Réduits désormais à leur juste valeur, de tels objets apparaissent dans leur isolement, dans leur caractère monstrueux d’exception comme autant d’« êtres de raison » et de survivances de la confusion présomptueuse du « gothique ». Trop longtemps, ces « systèmes » avaient voilé, jusqu’à l’altérer, le rapport réel que l’homme entretient avec la nature. L’énergie que l’homme applique à transformer les choses n’est pas tant l’exercice délibéré d’une volonté que le fruit d’un certain climat. Ce travail ne se conçoit que sur une toile de fond de fraternité lumineuse et de communication bénéfique. De la moindre des estampes et des gravures de l’Encyclopédie se dégage une euphorie secrète : le geste du manouvrier est délesté de toute peine et de toute entrave. Ces mains qui actionnent les machines les plus complexes, dans leur délié, préservent des points communs avec le geste enfantin qui se plaît, selon G. Bachelard, à modeler une pâte docile. L’action de l’ouvrier est la seule à mettre en lumière cette idylle permanente et oubliée. L’artiste a perdu ce privilège : la vision parcellaire qu’il prélevait des choses, en se dissolvant dans une idéalité anémique, risquait de la voiler.