Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

emploi (suite)

Le sous-emploi est entretenu par quatre mécanismes complémentaires : la croissance démographique, qui finit par intervenir lorsque les subsistances dépassent le minimum ; la stagnation économique, qui résulterait de l’atteinte portée aux profits par la hausse des salaires et se répercuterait sur la demande de travail ; l’adoption par les entrepreneurs de procédés de production économisant la main-d’œuvre ; l’expansion de l’économie capitaliste aux dépens de l’économie domaniale, qui provoque un afflux continuel de main-d’œuvre des campagnes vers l’industrie.

Les « plus-values » qui s’accumulent entre les mains de la minorité des capitalistes assurent à ceux-ci un revenu très supérieur à celui qui serait nécessaire à l’entretien de leur niveau de vie. Mais, au lieu de consommer cet excédent de leurs ressources sur leurs besoins vitaux, les capitalistes le consacrent à l’épargne : en développant chez eux-mêmes le capital installé (autofinancement), ils augmentent encore la productivité du travail et accroissent le montant des plus-values à leur échoir... Karl Marx, en fait, ne s’est pas préoccupé réellement de la politique de l’emploi, car le résultat logique de ce processus est, pour lui, de condamner le capitalisme à disparaître de toute façon après des crises périodiques de plus en plus violentes et prolongées.


L’analyse keynésienne de l’emploi

C’est l’importance exceptionnelle du chômage au cours de la crise de 1929-1930 dans la plupart des pays (Allemagne, États-Unis, Grande-Bretagne) et l’existence permanente d’une masse importante de chômeurs qui poussèrent les gouvernements à se soucier de l’application d’une politique volontariste de l’emploi. La situation donnait lieu à une analyse concluant à la nécessité d’une intervention de l’État : J. M. Keynes (1883-1946), le premier, démontra cette nécessité.

Il souligne que le chômage est involontaire. Les salariés attachent plus d’importance au salaire nominal qu’au salaire réel. Ils recherchent beaucoup plus un salaire stable qu’un salaire réel supérieur à la productivité marginale. Les causes du chômage ne résident pas dans des appréciations portées par les salariés à l’égard de leurs salaires, ni dans le mécanisme du seul marché du travail.

La cause du chômage réside, selon Keynes, dans l’insuffisance des investissements. Le montant de ceux-ci est, à leur tour, déterminé par le montant de la demande effective globale des biens, constituée par l’addition de la demande des biens de consommation et de la demande des biens d’investissement. Cet ensemble est l’élément créateur du revenu national. Il constitue le motif prédominant qui conduit les entrepreneurs à maintenir la production à tel ou tel niveau (élevé si la demande est forte, bas si elle est faible) ; en conjonction avec le taux de profit anticipé (l’efficacité marginale du capital) et le taux monétaire de l’intérêt, il détermine le montant total de l’investissement et le montant global de l’emploi. L’insuffisance de la demande serait donc, en définitive, la cause essentielle du chômage involontaire.

Keynes pense que cette insuffisance est constante en système capitaliste. Cette tendance résulte de ce que, lorsque le revenu d’un individu augmente, il y a non pas accroissement effectif de la part du revenu affectée à la consommation, mais accroissement de la part du revenu affectée à l’épargne. Celle-ci tend à augmenter d’une manière plus que proportionnelle à l’augmentation du revenu sans s’investir toujours pour autant.

Cette analyse indique les moyens d’une politique de l’emploi : ceux-ci consistent à réaliser une stimulation de l’investissement privé (par une diminution du taux de l’intérêt ou par des incitations diverses) ou une stimulation de la consommation privée par une redistribution des revenus, ou encore le financement des dépenses publiques par le déficit budgétaire.


Beveridge et le plein-emploi

W. H. Beveridge (1879-1963) prolonge l’analyse keynésienne en lançant l’idée de plein-emploi. Il part de la constatation que seul le passage à l’économie de guerre (1940-1944), comportant une intervention profonde de l’État dans la vie économique, a réussi, en fait, à faire tomber le chômage à des taux insignifiants : la guerre (ou la préparation de la guerre), c’est l’emploi ; la paix, c’est le chômage. Raisonnant toujours dans le cadre de l’analyse keynésienne, Beveridge se demande dès lors pourquoi n’est pas obtenu en temps de paix le plein-emploi de la période de guerre, alors que, dans les sociétés contemporaines, où il y a tant de tâches à accomplir, chacun devrait être assuré de trouver et de garder un emploi.

On voit alors comment le paradoxe de l’emploi en temps de guerre et du chômage en temps de paix peut être surmonté. De même que l’État était intervenu en temps de guerre pour assurer la satisfaction des besoins de guerre, il doit intervenir en temps de paix pour assurer la satisfaction des besoins du temps de paix. Ainsi, le plein-emploi pourra être réalisé.

Devant l’ampleur des tâches (lutte contre la pauvreté, rénovation de l’habitat, grands travaux d’équipement public, modernisation obligatoire de l’ensemble de l’appareil de production), Beveridge soutient qu’il peut y avoir du « travail pour tous » (Full Employment in a Free Society est le titre de son manifeste pour le plein-emploi, publié en 1944).

Le fil du rasoir : plein-emploi et stabilité monétaire

À partir du moment où les économies contemporaines réussissent, par une politique de plein-emploi et par l’accélération du taux de croissance (deux résultats extrêmement bénéfiques en eux-mêmes), à éliminer le chômage ou au moins à le ramener à des niveaux jusque-là inconnus, elles se placent en permanence dans une situation de tension : elles ne peuvent plus — comme cela se pratiquait ouvertement entre les deux guerres, et de manière inavouée il y a quelques années — compter sur la crainte du chômage pour modérer les revendications de salaires. La faiblesse du chômage a pour résultat d’accroître la pression des travailleurs sur les employeurs et de réduire la résistance de ces derniers en face des revendications salariales. Une situation caractérisée par l’utilisation, au voisinage du maximum, des ressources productives est éminemment favorable à une hausse des revenus dépassant l’augmentation de la production disponible.