Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Allemagne (suite)

À côté de ce Nordique, il faut citer le Méridional Johann Pachelbel* (1653-1706) : après le fougueux romantisme de Buxtehude, Pachelbel apporte à l’orgue l’équilibre, l’ordre et le classicisme latins. Enfin cette période capitale se termine avec Georg Muffat (1653-1704), qui importe les influences lullystes dans la musique pour archets, et Johann Kuhnau (1660-1722), dont les sonates bibliques pour clavecin annoncent la « musique à programme », voire l’« impressionnisme » et l’« expressionnisme ».


L’« Aufklärung »
Un classicisme : Bach et Händel
Les préclassiques
L’école de Mannheim

Après la Réforme et cent cinquante ans de pédagogie luthérienne, après la saignée de la guerre de Trente Ans, après la prise de conscience d’un art encore adolescent mais décidé et jaillissant, le siècle de la philosophie des lumières (Aufklärung) va organiser les conquêtes précédentes. Sur le plan musical, cela se traduit en Allemagne, pendant la première moitié du xviiie s., par une sorte de « Renaissance » tardive que l’on appelle « période baroque », laquelle précède le classicisme qui se développera à partir de 1780.

Cette période baroque (terme sur lequel on a du mal à se mettre d’accord) est assez complexe. Avant tout, elle est dominée par deux grands noms, J.-S. Bach* (1685-1750) et G. F. Händel* (1685-1759). Tous deux poursuivent dans la lancée précédente l’évolution vocale et instrumentale, qu’ils portent à un niveau de perfection où l’on peut déjà voir une sorte de classicisme avant la lettre. En face de ces deux géants, une vingtaine de compositeurs, contemporains ou cadets immédiats, se posent en novateurs, considérant les deux précédents comme des réactionnaires attardés. À la tête de cette tendance, deux hommes, Georg Philipp Telemann* (1681-1767) et Johann Mattheson (1681-1764), qui symbolisent et défendent l’avenir. Autodidacte, producteur d’une extrême prolixité, Telemann est peu original, mais il est l’un des grands importateurs d’influences françaises en Allemagne (suite, ouverture) et l’un des promoteurs du futur théâtre lyrique national (« Singspiel ») ; on lui doit également une autobiographie, qui fait de lui un très précieux témoin de son temps. Il en est un peu de même de J. Mattheson, moins compositeur que théoricien des âges nouveaux, dont il a été dans une certaine mesure le codificateur.

Ce n’est pas seulement de la première moitié du xviiie s., mais de toute l’histoire de la musique, que J.-S. Bach a été le pivot : c’est là une idée relativement récente et qui n’a été admise que fort longtemps après la mort de Bach. De son vivant même, il ne fut pas considéré comme une des personnalités créatrices de son temps, mais seulement comme un bon organiste. Le recul des années permet de voir aujourd’hui que s’il est l’aboutissement de tout ce qui avait précédé, s’il a porté ces acquisitions sur des sommets jamais atteints, il est aussi le point de départ de l’évolution qui s’est effectuée dans les Temps modernes.

Le choral est le tronc d’où jaillit toute sa production. Il commande d’abord sa musique vocale : choral purement liturgique chanté par les fidèles, choral considéré comme pilier de la cantate, de l’oratorio ou de la passion, formes où l’auteur fait fleurir des récitatifs expressifs et des airs décoratifs (par ces oratorios et ces passions, Bach a enrichi le répertoire allemand d’œuvres qui ne seront jamais égalées). Le choral est aussi à la base de la musique pour orgue, où il est traité pour lui-même (chorals harmonisé, contrapuntique, canonique, fugué, en trio, figuré, orné, varié) avec une jaillissante diversité dans l’écriture comme dans l’expression. Mais les mélodies de chorals viennent aussi planer largement sur les préludes, fantaisies et toccate servant d’ouvertures aux fugues. Dans le domaine instrumental comme dans le domaine vocal, Bach porte les formes et les jeux d’écriture à des proportions jamais atteintes : clavecin, musique de chambre, ouvrages concertants, suites, œuvres pédagogiques comme l’Offrande musicale ou l’Art de la fugue, où l’émotion du poète demeure toujours présente dans les exercices du grammairien. En partant des suggestions françaises et italiennes, il crée un art original, personnel, totalement neuf, dont la hauteur et la perfection demeurent uniques.

Infiniment plus populaire que lui de son vivant, beaucoup plus européen aussi, G. F. Händel fut vite célèbre en Italie, où il écrivit ses premiers opéras à la manière italienne, puis à Londres, où il fit ensuite toute sa carrière en s’efforçant de donner satisfaction au public anglais. Lui aussi est un homme de synthèse, quoique à un niveau moins élevé que le précédent, synthèse qui, autour de sa personnalité saxonne et de sa formation théâtrale hambourgeoise, aimantera les influences napolitaines et lullystes, apportant au fond commun allemand un élément cosmopolite soit dans l’opéra, soit dans l’oratorio, soit dans la musique concertante.

Le gros des troupes de la « nouvelle vague », qui entend tourner le dos au passé (à J.-S. Bach en particulier) et créer un nouveau style, comporte, après Telemann et Mattheson, une quinzaine de maîtres mineurs constituant ce que l’on appelle le « mouvement préclassique ». Ce sont : Johann Joachim Quantz* (1697-1773), Johann Adolf Hasse (1699-1783), Karl Heinrich Graun (1704-1759), Johann Adolf Scheibe (1708-1776), Joseph Riepel (1709-1782), Franz Xaver Richter (1709-1789), Franz Benda (1709-1786), Ignaz Holzbauer (1711-1783), Georg Christoph Wagenseil (1715-1777), Georg Matthias Monn (1717-1750), Johann Wenzel Anton Stamitz (1717-1757), Leopold Mozart père (1719-1787), ainsi que deux des fils de Bach, Wilhelm Friedemann (1710-1784) et Carl Philipp Emanuel (1714-1788). Le credo des nouveaux venus est le suivant : Bach et Händel sont passés ! Gloire à la mélodie ! Haro sur le contrepoint ! Vive l’expression et l’imitation de la nature ! Liberté de l’art ! Fonction sociale de la musique, et fonction patriotique de la musique allemande en particulier ! Halte aux influences étrangères ! Vive l’art allemand ! Ce mouvement a commencé comme en résonance avec la querelle des Anciens et des Modernes, pour aller très vite vers les premières clameurs de l’individualisme et du nationalisme du futur romantisme. Un cycle nouveau est tout près de s’ouvrir. Techniquement, le grand apport du mouvement préclassique sera la naissance de la forme sonate bithématique et tripartite, création allemande à laquelle C. P. E. Bach donne ses premières réalisations accomplies. Mais il ne faut pas oublier pour autant que, auparavant, le jeune xviiie s. allemand, en la personne de J.-S. Bach, avait donné naissance au « tempérament égal », qui allait faire du musicien le père de deux siècles de musique tonale.