Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Empire (second) (suite)

La fidélité de ces masses réputées conservatrices et peu éduquées politiquement ne doit pas faire conclure à des tendances réactionnaires du bonapartisme. Elle peut signifier aussi l’attachement aux conquêtes de la Révolution contre les nobles. C’est la garantie de l’égalité contre les privilèges. Le succès des candidats officiels aux élections législatives de 1852 et 1857 traduit peut-être un geste d’indépendance à l’égard des tutelles séculaires, les notables et les curés, plus qu’un réflexe conservateur. Ce comportement, joint à la diligente attention de l’administration, qui s’attache à éliminer les chefs des anciennes coteries, ne favorise pas une vie politique locale active. Le bonapartisme est bien pour un temps la mise au pas de l’opinion.

Néanmoins, les problèmes politiques qui tiennent à l’essence du régime continuent de se poser, et les partis d’exister.


L’opposition

Sur sa droite, le bonapartisme se heurte aux légitimistes, aux orléanistes, à l’ensemble des libéraux.

Les légitimistes, satisfaits de l’écroulement de la IIe République, ne croient pas à la durée de l’Empire et continuent d’espérer une nouvelle Restauration. Leur attitude est donc, pour la plupart, celle de l’abstention. Ils « s’exilent à l’intérieur », quittant Paris pour gérer leurs domaines ; leur politique est celle des « bras croisés ». Elle va de l’acceptation, sinon d’un ralliement provisoire au régime, à une opposition discrète qui gêne peu le gouvernement. Leurs journaux, la Gazette de France, l’Union, conservent une large audience. Ils gardent théoriquement le soutien du haut clergé, mais, pour une fidélité légitimiste avouée, telles celles de Mgr Pie, évêque de Poitiers, ou de Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, ou de Mgr Baillès, évêque de Luçon, qui refuse d’ordonner des prières pour le nouveau régime, combien de ralliements ? Le plus notoire est celui du catholicisme ultramontain grâce à l’influence de Louis Veuillot (1813-1883) et de son journal l’Univers. Par contre, les chefs du catholicisme* libéral — Montalembert, Frédéric de Falloux... —, ralliés au début, prennent vite leurs distances avec le régime.

Les orléanistes, qui ont une moins longue pratique de l’opposition, font preuve d’une moindre cohésion. Parmi eux, les défections sont nombreuses. Mais les chefs. Broglie, Meaux..., refusent en définitive de pactiser avec Napoléon III. Ils s’enferment dans une opposition de salon dont le gouvernement se soucie peu. L’Académie française, l’Institut leur tiennent lieu de tribune politique. La Revue des Deux Mondes, le Journal des débats publient les études qui occupent leur retraite forcée.

Sur sa gauche, le bonapartisme doit se garder des « rouges ». Le parti républicain a été la principale victime de la loi des suspects qui a suivi le coup d’État du 2 décembre. Les députés républicains, Victor Schoelcher (1804-1893), Victor Hugo, ont été proscrits ; les démocrates, emprisonnés. Les intransigeants vivent en exil, en Angleterre et dans les pays francophones (Suisse, Belgique, Nice et la Savoie). Ainsi, Eugène Sue est en Savoie, Ledru-Rollin à Londres. Leurs écrits passent en fraude les frontières. C’est des îles Anglo-Normandes que Victor Hugo fait parvenir clandestinement, contre « Napoléon le Petit », ses Châtiments, publiés à Bruxelles en 1853 et qui sont accueillis avec ferveur par la jeunesse. À l’étranger, les républicains trament des complots, rêvent du jour où surgira un tyrannicide. Leurs idées trouvent un écho favorable parmi les jeunes intellectuels, les ouvriers, les artisans et tous ceux, universitaires, avocats, dont la carrière a été brisée par l’Empire ou qui furent les tenants de la « République de 48 ». En France même, le parti républicain atteint donc toutes les couches de la société. On y trouve, par exemple, le banquier Michel Goudchaux (1797-1862), ancien ministre de la IIe République, qui organise les secours financiers aux proscrits. Le parti a ses salons, tels celui de Mme d’Agoult ou celui de Mme Hérold. L’équipe de rédaction des journaux — le Siècle ou la Presse — lui sert souvent d’état-major.

Mais cette opposition est mal structurée. Elle ne se livre guère qu’à des manifestations stériles, lors des enterrements des personnalités républicaines par exemple. Cela porte pourtant ombrage au régime. Les obsèques de La Mennais en 1854, celles de Béranger en 1857 sont ordonnancées par le gouvernement à son profit. Les républicains ne parviennent pas à se mettre d’accord au sujet des élections. Doivent-ils affronter le suffrage universel ou s’abstenir ? S’ils sont élus, doivent-ils siéger, c’est-à-dire prêter serment à la Constitution et entrer ainsi dans le système impérial pour mieux le combattre ? Les « Anciens », ceux de 48, refusent la compromission. D’autres sont prêts à l’accepter. Aussi la situation du parti évolue-t-elle. Aux élections de 1852, Hippolyte Carnot (1801-1888) et Eugène Cavaignac (1802-1857) sont élus à Paris, Louis Hénon à Lyon. Ils refusent de prêter le serment. Aux élections de 1857, sur 10 députés de Paris, les républicains en comptent 5. Trois — Carnot, Goudchaux et Cavaignac — refusent de siéger tandis que deux — Émile Ollivier (1825-1913) et Louis Darimon (1819-1902) — prêtent serment ; Hénon (1802-1872), réélu à Lyon, en fera autant. En 1858, des élections complémentaires à Paris amènent au Corps législatif deux autres républicains qui, eux aussi, ont prêté le serment : il s’agit d’Ernest Picard (1821-1877) et Jules Favre (1809-1880), lesquels, avec Ollivier, Darimon et Hénon, constitueront le groupe des « Cinq », amorce d’une opposition parlementaire active.

Toutefois les résultats des élections de 1852 et de 1857 confirment la solidité du régime. Dans les deux cas, les abstentions sont nombreuses, environ 3 millions, soit beaucoup plus que pour les plébiscites. L’abstention est forte surtout dans les villes : Lille, Lyon, Toulouse, Paris, où l’opposition fortifie ses bastions. Ces résultats sont conformes à ceux que l’on peut attendre d’une démocratie autoritaire dans laquelle les libertés individuelles sont chichement mesurées. Les Français semblent se désintéresser de la politique.