Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Allemagne (suite)

Très tôt, il s’est illustré dans un genre qu’il a véritablement créé, celui du journalisme littéraire et politique à la fois. Ses Tableaux de voyage ont assuré sa renommée dès sa trentième année autant que son Livre des chants. Passé en France après 1830, il y devint l’intermédiaire intellectuel entre son ancienne et sa nouvelle patrie ; mais cette grande affaire de sa vie fut un déchirement comme l’avaient été ses amours de jeunesse. Sa patrie allemande, qu’il chérissait en ne cessant de critiquer les Allemands, a longtemps hésité à le reconnaître. Il demeure pourtant un poète de lieder très subtil, et ses dernières pièces contiennent les confessions émouvantes d’un malade qui retourne aux visions de la Bible et aux images de sa première enfance.

Georg Büchner* (1813-1837) avait quitté lui aussi sa terre natale pour chercher refuge à Strasbourg. Ce révolutionnaire a été aussi un grand dramaturge, inconnu de son vivant, découvert au xxe s.

De Heine au xxe s., la littérature allemande a été marquée par une sorte d’esprit provincial.

Theodor Storm (1817-1888) est demeuré étroitement lié à son Schleswig natal. Les provinces maritimes d’Allemagne du Nord, les paysages du Jutland, avec leur ciel voilé, leurs horizons infinis, leur fond de résignation et d’attente tragique, fournissent le cadre de tous ses récits.

Gottfried Keller* (1819-1890), qui fut son émule, est le meilleur prosateur de Suisse alémanique. Employé à la mairie de Zurich, sa ville natale, il avait étudié à Heidelberg, mais tous ses récits, à l’exception de Henri le Vert, se situent en Suisse, autour de Zurich. Keller est un maître du réalisme ; il distingue et dessine avec les moyens du peintre les figures et les situations avec leurs proportions, leur mouvement, leurs couleurs. Aussi bien qu’il a su les observer, il a fait vivre des types populaires ou bourgeois, citadins de préférence, d’un dessin remarquablement vigoureux.

Autre bourgeois de Zurich, et de la même génération, Conrad Ferdinand Meyer a bien réussi dans le récit historique. Wilhelm Raabe (1831-1910) est, lui, un homme du Nord, au trait vigoureux, sombre et quelquefois cruellement vrai. La célébrité de Paul Heyse, artiste munichois brillant et divers, n’a guère survécu. Gustav Freytag (1816-1895) est patriote et bourgeois ; son style descriptif n’est pas sans force, mais le trait est souvent trop appuyé.

De toute cette génération, Theodor Fontane (1819-1898) est, lui aussi, un provincial, mais de Berlin, et sa production romanesque, tout entière rassemblée dans les vingt dernières années de sa vie, est déjà marquée par le rythme d’une métropole nationale ; ses sujets sont beaucoup plus modernes. Sa prédilection pourtant allait à son Brandebourg natal, à la vie encore patriarcale des hobereaux. Son style, mesuré et dépouillé, a une netteté classique, mais il savait aussi que les plus jeunes, autour de lui, sentaient et écrivaient autrement, et il les approuvait.


Les naturalistes

Ils apparaissent au même moment, et leur troupe nombreuse emplit le monde littéraire et théâtral de Berlin. Bien des inspirations leur sont venues du dehors, de Tolstoï, d’Ibsen et de Zola en particulier. Dans leurs romans, leurs drames ou leurs vers, ils entendaient « tout dire », ils refusaient les conventions du bon ton pour imposer au public « bourgeois » la description de la vie à l’âge des métropoles industrielles, avec ses contrastes sociaux, ses misères et ses aspirations.

Les œuvres romanesques nombreuses de ces groupes, berlinois ou viennois, ont passé vite, même celles d’hommes aussi célèbres de leur temps que le sombre Hermann Sudermann (1857-1928). De même le lyrisme d’Arno Holz, qui pourtant s’était fait le théoricien du « naturalisme conséquent ».

C’est le théâtre qui a été seul vraiment marqué par la période naturaliste, en particulier par Gerhart Hauptmann*, lequel a fait sensation dès sa première pièce, en 1889, et qui est demeuré productif jusqu’à ses dernières années (il est mort en 1946). Mais il est tôt sorti des cadres et des exigences naturalistes en donnant, dès avant 1900, des pièces où voisinent les figures de rêve et des types solidement populaires. Son penchant au symbolisme l’a poussé ensuite vers des voies et des essais de style très divers.

Moins sensible à l’« embourgeoisement », Frank Wedekind* échappe rarement à l’outrance, et ses personnages sont des abstractions réalisées, mus par des instincts sans frein, que leur ironie pousse déjà vers les frontières de l’absurde.

Combattus de divers côtés, les drames naturalistes ont durablement influencé le théâtre de langue allemande ; ils ont marqué la fin du règne de la dramaturgie schillérienne, rendue irrémédiable par le grand ébranlement de la Première Guerre mondiale, d’où allait sortir le théâtre, plus ou moins « expressionniste » de l’entre-deux-guerres, de la période entre Guillaume II et Hitler.


La poésie au début du xxe s.

Les poètes ont suivi un tout autre chemin, puisque la poésie allemande de la même époque a été marquée par des talents beaucoup plus « aristocratiques », des hommes volontairement étrangers à la vie du siècle ou du moins la regardant de très haut et à travers le prisme d’une esthétique exigeante.

Stefan George* s’est affirmé dès ses premiers recueils comme un adversaire intransigeant de la « platitude naturaliste », comme Friedrich Nietzsche, son maître à plus d’un titre. L’influence immense de Nietzsche sur la pensée et la poésie allemandes unit dès lors l’attachement à une aristocratie de l’esprit et à un formalisme altier.

Stefan George et son cercle, qui ont redécouvert Hölderlin, se sont plu d’abord aux recherches et aux inventions verbales. Loin des marchands et des démocrates, leur vie dans la poésie est un culte du verbe, de l’héroïsme, à l’opposé du modernisme.