Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Ellington (Duke) (suite)

À force de travail, de rigueur et avec un remarquable souci du détail, Ellington a transcrit ses conceptions au niveau du grand orchestre. Pianiste original, influencé à ses débuts par le ragtime et le stride new-yorkais, il s’est d’abord effacé au profit de ses musiciens. On décèle cependant dans son style pianistique ses moindres intentions orchestrales. Mais, plus que tout autre chef, Ellington choisit de mettre tout en œuvre pour obtenir les contextes les plus favorables à l’épanouissement des individualités qui composent son orchestre.

Spontanéité et écriture, fidélité aux traditions musicales négro-américaines (blues, swing) et ouverture constante aux moindres effluves de l’environnement, valorisation des solistes en même temps que mise au point d’un son orchestral, popularité et raffinement, voire sophistication : autant de contradictions qui participent du charme ellingtonien. Non seulement Ellington a créé une esthétique du grand orchestre de jazz, mais surtout il a atteint un double but : ne raconter en son œuvre que l’histoire de son peuple (« Je veux faire la musique du Noir américain ») et plaire à tous les peuples du monde. Aujourd’hui, sa longue carrière étonne à force de continuité. Ses musiciens, ses thèmes, la durée de ses œuvres, tout a changé, mais l’esprit de sa musique demeure.

Les suites de longue durée

Tout au long de sa carrière, Duke Ellington sera tenté par la composition d’œuvres de longue durée, dans lesquelles il enchevêtre, organise les tempos et les colorations sonores les plus divers, réalisant des sortes de fresques inspirées par des sujets historiques, sociaux, religieux ou sentimentaux. Ces pièces ne sont, dans l’ensemble, que la juxtaposition — habilement reliée par des modulations — de découvertes également exploitées en des fragments plus courts et plus homogènes. Elles témoignent d’une des ambitions les plus constantes d’Ellington : projeter en un monument cohérent des tentatives isolées, fragmentaires, pour exprimer musicalement sa conception globale du monde des émotions.

En 1935, Duke Ellington enregistre Reminiscing in Tempo, inspiré par la mort de sa mère. En 1943, il présente au Carnegie Hall Black, Brown and Beige, qui décrit l’histoire du peuple noir aux Amériques. Des extraits de cette suite seront enregistrés en 1944 (avec Betty Roche), puis en 1958 (avec Mahalia Jackson). Perfume Suite (1945) est une étude de la psychologie féminine sous l’influence des parfums. Duke crée New World a Comin’ (1945) et Deep South Suite (1946). En 1947, le gouvernement du Liberia lui commande Liberian Suite à l’occasion du centenaire de la république africaine.

Il y eut ensuite The Tattoed Bride (1950), Controversial Suite (1951), A Tone Paralell to Harlem (1951), Festival Suite (1956), A Drum is a Woman (1956), Such Sweet Thunder (1957) inspiré par l’œuvre de Shakespeare.

Ellington compose la musique d’Anatomy of a Murder, film d’Otto Preminger (1959), puis Suite Thursday (1960). À la même époque se situent deux suites arrangées d’après Peer Gynt de Grieg et Casse-Noisette de Tchaïkovski. En 1963, Duke fait appel à des orchestres symphoniques européens pour interpréter, avec son orchestre également, Night Creature et Non Violent Integration. Virgin Islands Suite et Far East Suite (1965) reflètent des impressions de voyages, tandis que New Orleans Suite (1970) est surtout un hommage à quelques grands musiciens de cette ville : Louis Armstrong, Sidney Bechet, Mahalia Jackson et Wellman Braud. Enfin, à partir de 1965, Ellington présente dans des églises et des temples des États-Unis et d’Europe In the Beginning God, suite de musique sacrée qui est un hymne particulièrement vibrant à la race noire, à l’œcuménisme et à la liberté.


La « jungle » de Harlem

De 1925 à 1939, Ellington révèle un univers sonore où la raucité des cuivres bouchés, rendus particulièrement agressifs et « vocalises » par l’usage des sourdines en caoutchouc (sourdines oua-oua), se marie à la douceur des instruments à anche sur un fond rythmique solidement charpenté, sec et nerveux. Surnommée style « jungle » — la jungle ainsi évoquée étant plutôt celle du ghetto de Harlem (Air-Conditioned Jungle) que celle de l’Afrique — cette manière, d’une incontestable originalité, permet à Ellington d’explorer un répertoire où le blues en tout tempo tient une place essentielle (The Mooche), aux côtés de mélodies lancinantes ou insidieuses (Mood Indigo) et de quelques stomps rageurs destinés surtout aux danseurs (Cotton Club Stomp). De plus, une habile intégration de rythmes et de couleurs latino-américains — Cuba et Porto Rico — permet à Ellington d’obtenir des succès commerciaux d’un grand retentissement (Caravan). À cette époque, Ellington a réuni autour de lui des musiciens dont les styles et les possibilités coïncident parfaitement avec ses ambitions : les trompettistes Bubber Miley, Arthur Whetsol, Cootie Williams, Freddie Jenkins et Rex Stewart, les trombonistes Joe Nanton (« Tricky Sam »), Lawrence Brown et Juan Tizol, les saxophonistes Otto Hardwicke, Johnny Hodges et Harry Carney, le clarinettiste Barney Bigard, les contrebassistes Wellman Braud et Billy Taylor, le batteur Sonny Greer, les vocalistes Adelaide Hall, Ivie Anderson et Baby Cox.


Le deuxième homme

De 1940 à 1944, le pianiste et arrangeur Billy Strayhorn, devenu l’homme de confiance d’Ellington et presque sa « doublure » musicale, l’aide à renouveler les formes de sa musique et lui permet de rivaliser avec les grands orchestres de la période swing (Benny Goodman, Count Basie, Jimmie Lunceford) en intégrant à des schémas plus riches et plus brillants l’esprit du style « jungle ». Les sections instrumentales sont élargies, l’usage du riff se développe, la section rythmique s’assouplit (In a Mellotone). De nouveaux solistes sont engagés : le trompettiste et violoniste Ray Nance, les trompettistes Taft Jordan et Cat Anderson, le saxophoniste ténor Ben Webster, le clarinettiste Jimmy Hamilton, les contrebassistes Jimmy Blanton et Alvin Raglin, les vocalistes Joya Sherrill, Betty Roche, Al Hibbler et Herb Jeffries.