Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

élites (suite)

Si l’on s’en tient aux données de fait et aux sociétés contemporaines, il paraît pour le moins abusif d’affirmer que l’élite est une. On peut sans peine noter les gouvernants, les hauts fonctionnaires, les directeurs des grandes entreprises, les chefs syndicaux, les intellectuels, les responsables des communications de masse, etc. Pour que ces élites constituent un bloc uni, il faudrait supposer que, partout et toujours, leurs membres soient d’accord sur les fins et les moyens. Une telle position est insoutenable dans n’importe quel système social. Il s’ensuit qu’il est question non pas de nier une pluralité évidente, mais de déterminer dans quelle mesure une société permet à cette pluralité de se manifester. Autrement dit, la distinction essentielle porte sur les systèmes politiques qui admettent le pluralisme des intérêts, des ambitions et des fins, et organisent leur confrontation dans un cadre légal, et les systèmes politiques qui usent de la force pour imposer une interprétation unique.


La circulation des élites

Comment se recrutent les élites ? Deux positions extrêmes s’affrontent. Les uns, aussi bien Pareto que les marxistes, considèrent que les élites sont fermées et ne peuvent se renouveler que par une révolution ; les pessimistes en concluent qu’une révolution est simplement le remplacement d’une élite par une autre ; les optimistes espèrent la disparition de toute élite. Les autres pensent que les élites se recrutent en fonction du mérite et sont donc soumises à un renouvellement perpétuel : le système social sélectionne les plus aptes pour les porter au sommet de la hiérarchie.

L’une et l’autre des deux thèses font violence aux faits. Le mérite ou les dons, quelle que soit l’activité, sont des qualités à la fois naturelles et sociales. Cela signifie que plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus les dons doivent être éclatants pour porter un individu vers les sommets, et réciproquement. Si, par exemple, il est absurde d’affirmer que les facultés intellectuelles sont un héritage purement social, il n’en reste pas moins que le succès scolaire est favorisé ou entravé par l’appartenance à telle ou telle catégorie sociale. Il s’ensuit que, sauf en période de bouleversements révolutionnaires par nature transitoires, un système social tend à perpétuer ses hiérarchies par un mécanisme simple : pour un individu donné, il faut peu de mérite pour maintenir la position de ses parents, mais beaucoup de dons pour se hisser au-dessus de leur condition. La circulation des élites se fait toujours, mais elle est ralentie.

J. B.

➙ Cadres / Classe sociale / Éducation.

 V. Pareto, Trattato di sociologia generale (Florence, 1916 ; trad. fr. Traité de sociologie générale, Droz, 1968 ; 2 vol.). / G. Mosca, Elementi di scienza politica (Turin, 1923 ; 4e éd., Bari, 1947). / K. Mannheim, Mensch und Gesellschaft im Zeitalter des Umbaus (Leyde, 1935) ; Essays on the Sociology of Culture (Londres, 1956). / C. W. Mills, The Power Elite (New York, 1956 ; trad. fr. l’Elite du pouvoir, Maspéro, 1969). / J. H. Meisel, The Myth of the Ruling Class : Gaetano Mosca and the Elite (Ann Arbor, Michigan, 1958). / J. V. Jaeggi, Die Gesellschaftliche Elite, eine Studie zum Problem der sozialen Macht (Berne, 1960). / H. P. Dreitzel, Elitebegriff und Sozialstruktur (Stuttgart, 1962). / S. Keller, Beyond the Ruling Class : Strategic Elites in Modern Society (New York, 1963). / T. B. Bottomore, Elites and Society (Londres, 1964 ; trad. fr. Élites et sociétés, Stock, 1967).

Ellington (Duke)

Pianiste, chef d’orchestre, compositeur et arrangeur américain (Washington 1899 - New York 1974).



Introduction

Avec Edward Kennedy (dit Duke) Ellington, premier « compositeur de jazz » à part entière, la musique négro-américaine aborde un tournant décisif de son histoire. Issu d’un milieu petit-bourgeois (son père était maître d’hôtel à la Maison-Blanche), hésitant au cours de ses études entre les arts décoratifs et la musique, il devait transformer le jazz dans la mesure où, à l’inverse des pionniers louisianais, il allait l’aborder du point de vue d’un citadin noir évolué. Substituant un langage orchestral élaboré à une musique collective spontanée, il a tenu cette gageure : révéler l’intérêt « culturel » du jazz et l’imposer au public blanc sans renier pour autant les origines populaires de son art.

Ellington commence d’étudier le piano en 1906. Lauréat d’un concours d’affiches organisé par la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), il suit, à la même époque, les cours d’harmonie d’Henry Grant. Puis il joue du piano dans les bals de la région et forme avec le banjoïste Elmer Snowden, le saxophoniste Otto Hardwicke et le trompettiste Arthur Whetsol un petit orchestre, The Duke’s Serenaders, qui deviendra The Washingtonians. En dépit des difficultés financières et autres, le groupe s’installe à New York en septembre 1923 et joue au Barron’s, puis au Hollywood Club. Ayant pris la place de Snowden à la tête des Washingtonians, encouragé par les pianistes Fats Waller* et James Price Johnson, Ellington est engagé au Kentucky Club de 1924 à 1927. De décembre 1927 à février 1931, l’orchestre, alors vedette du Cotton Club, joue également dans plusieurs villes de province et participe, en Californie, au tournage du film Check and Double Check (1930).

Dès le début des années 30, l’art d’Ellington s’impose comme l’expression originale, en même temps qu’accessible aux publics les plus divers, d’une négritude à la fois assumée et dépassée. Alors que le jazz authentique est encore étranger aux habitudes esthétiques du monde blanc (à quelques exceptions près), Ellington annonce une possibilité de communication universelle, sans pour autant abuser, comme certains, des chansons à la mode empruntées aux répertoires de Broadway (Fats Waller) ou des effets de virtuosité (Louis Armstrong). Reçu triomphalement en Europe en 1933, puis en 1939, Ellington y revient chaque année à partir de 1948 ; il joue également en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique, en Australie et en U. R. S. S. Publiés dans le monde entier, ses enregistrements satisfont aussi bien les exigences des danseurs que les critères plus subtils des mélomanes. Mêlant l’esprit du blues à l’invention orchestrale la plus raffinée, la musique d’Ellington est en référence constante avec la culture négro-américaine. Aussi reste-t-elle populaire tout en évitant les pièges de la mode.