Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

élevage (suite)

Pour la production laitière, toutes les lacunes dans l’alimentation de la vache se traduisent par une baisse de productivité. Pour arriver à une production régulièrement élevée, il est nécessaire de compléter les rations naturelles d’herbe, de foin ou de produits fourragers par des aliments composés qui fournissent en particulier les protides qui sont souvent déficientes durant la saison froide.

Ces transformations dans la finalité et dans les techniques de l’élevage se traduisent par un bouleversement des conditions de production et de commercialisation.


Conditions de production et de commercialisation

L’élevage, dans le monde préindustriel, était souvent une activité spécialisée à très faible productivité. Il était le fait de pasteurs dont le genre de vie était tout entier commandé par le rythme et les besoins du troupeau. Grâce aux déplacements en altitude d’un troupeau accompagné de bergers (transhumance), grâce aux déplacements horizontaux de groupes entiers accompagnant leurs bêtes (nomadisme), il était possible d’assurer une alimentation satisfaisante dans des conditions naturelles difficiles : l’élevage était le seul mode de mise en valeur possible de bien des régions marginales, qu’il s’agisse de montagnes ou de régions arides.

Dans certains cas, l’élevage traditionnel revêtait des formes plus curieuses. Dans une partie de l’Afrique orientale, ou chez les Peuls du Soudan, il s’agissait de véritable « boomanie » : la passion de l’élevage semblait l’emporter sur les motivations économiques. Les études anthropologiques récentes ont nuancé ce point de vue, en montrant comment l’insécurité, liée aux conditions sanitaires déplorables, poussait à multiplier au maximum les effectifs entretenus.

Dans le Nouveau Monde, où l’élevage était pratiquement inconnu (en dehors de celui du lama dans le domaine inca et de celui de la volaille et des chiens destinés à l’alimentation), la mise en valeur des espaces peu peuplés s’est faite souvent à l’origine par la création d’une économie d’élevage très extensive : les immenses troupeaux qui caractérisaient l’Amérique hispanique dès le xviiie s. n’étaient pourtant pas élevés, à la différence de ce qu’on observait en Afrique, pour la satisfaction des besoins des populations qui s’y livraient. Ils permettaient une économie d’échanges : les troupeaux se déplacent, si bien que, avant la révolution des transports, l’élevage était la seule forme d’activité commerciale possible dans les zones éloignées des marchés, comme J. H. von Thünen (1783-1850) l’avait montré au début du siècle dernier.

La révolution agricole a créé en Europe occidentale un type d’élevage savant qui a été ensuite transposé dans une partie des mondes neufs alors ouverts à la colonisation européenne. Qu’est-ce qui le caractérisait ? L’association intime de la culture et de l’élevage au sein d’exploitations familiales. Les raisons en étaient multiples. Certaines résultaient de la place de la fumure dans l’entretien de la fertilité : chaque exploitation devait garder des bêtes. D’autres étaient liées au poids des aliments consommés par le bétail : il était plus économique de les utiliser sur place que de les concentrer. C’était surtout vrai des régions où on fondait l’élevage sur l’utilisation des herbages, mais ce l’était également des zones de culture où l’on donnait aux bêtes des rations de racines fourragères. Enfin, les besoins de main-d’œuvre étaient élevés, ce qui donnait à l’exploitation familiale un avantage certain.

Aux États-Unis, le tableau de l’économie de l’élevage n’était pas très différent de celui qui caractérisait l’Europe. Dans les zones laitières du Nord-Est et des Grands Lacs, on voyait prédominer partout la ferme moyenne. Pour la production de la viande, les jeunes bêtes étaient fournies par les grandes exploitations extensives de l’Ouest, mais l’engraissement prenait place dans les régions à entreprises familiales du Corn Belt.

L’élevage a été moins perturbé, longtemps, par les progrès de la mécanisation que ne l’ont été les autres secteurs de la vie agricole. Les économies d’échelle étaient beaucoup plus réduites : les charges de transport étaient très fortes lorsque les animaux consommaient de l’herbe, ce qui limitait les avantages de la concentration. Les besoins de main-d’œuvre, en ce qui touche à l’élevage laitier, rendaient difficile la création d’entreprises de type industriel.

Depuis une vingtaine d’années, les conditions sont bouleversées. Pour la volaille et pour les porcs, l’évolution a été très rapide ; pour le gros bétail, elle commence à se réaliser. Comment s’explique-t-elle ? D’une part, par les économies réalisées en matière de transport des aliments : c’est d’ailleurs ce qui explique la transformation plus rapide de l’élevage des poulets et des porcs. La mécanisation a permis d’abaisser considérablement le prix de revient des céréales, qui ont constitué de tout temps une des bases essentielles de l’élevage de la volaille. Les porcs s’engraissent aussi bien avec du maïs qu’avec des racines. Le secteur ovin et le secteur bovin ont résisté plus longtemps, à cause de la place que tenait l’herbe dans l’alimentation. Mais, là aussi, la transformation se produit. Les grains conviennent pour le bétail de boucherie, comme ils permettent de compléter l’alimentation des bêtes laitières. Depuis peu, on a mis au point des techniques de conservation et de dessèchement de l’herbe qui autorisent la création de grands ateliers dans les zones de prairies.

Ainsi la vieille association de l’élevage et de la culture a tendance à disparaître sur le plan géographique. L’élevage moderne est une activité sans terre, ou une activité qui ne consomme directement que peu de terre. Il a tendance à s’installer à proximité des marchés : à l’échelle mondiale, cela veut dire que les pays producteurs comme les États-Unis ou l’Europe du Nord-Ouest dépendent plus que par le passé des importations de produits extérieurs (grains et tourteaux dans le cas de l’Europe, tourteaux dans le cas des États-Unis). À l’intérieur des nations, on assiste à une redistribution analogue. L’élevage se concentre là où une main-d’œuvre rurale abondante subsiste — on pense à la Bretagne en France — ou bien encore à proximité des zones de forte consommation. À l’échelle du Marché commun, la France, sous-peuplée, a tendance à devenir exportatrice des matières de base (des grains en particulier), qui sont valorisées ailleurs.