Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

élément (suite)

Les physiciens et les philosophes présocratiques cherchent d’abord à découvrir l’élément fondamental du cosmos et croient successivement le trouver dans l’eau, l’air, la terre ou le feu. Empédocle (ve s. av. J.-C.) réconcilie les écoles en soutenant que chacun des quatre éléments a un titre égal à la domination de l’Univers et qu’ils assurent tous ensemble par leur accord ou par leur discorde l’ordre harmonique du monde. Dans le Timée, Platon* reprend ce thème de la philosophie d’Empédocle. Les stoïciens, à leur tour, développent ces théories, qui, à travers l’aristotélisme, dominent toute la pensée scientifique jusqu’à la fin de la Renaissance et, dans certaines disciplines, jusqu’au xviiie s. Les conceptions cosmologiques des éléments, leurs analogies, leurs correspondances, leur symbolisme ne cessent de jouer un rôle majeur dans les disciplines ésotériques traditionnelles et, notamment, dans l’alchimie, la magie et l’astrologie.


Théorie des éléments dans la philosophie présocratique

Vers l’an 600 av. J.-C., Thalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, le fondateur de l’école ionienne, le plus ancien et le plus illustre des Sept Sages, semble être le premier qui tente d’édifier une théorie cosmologique préscientifique à partir des systèmes magico-religieux babyloniens et égyptiens. En effet, la conception fondamentale de Thalès, selon laquelle l’« eau » est l’élément originel de l’Univers, ne doit pas être comprise littéralement. L’« eau » de Thalès est, en réalité, le même principe que le « chaos » d’Hésiode (viiie s. av. J.-C.), c’est-à-dire l’océan cosmique, éternellement fécond, origine éthérée des êtres et des choses, plutôt que l’élément aqueux naturel. Il s’agit, dans l’enseignement des mystères antiques, de ces « eaux éternelles » qui sont « au-dessus des eaux » et qui forment les astres. Thalès enseigne que tout est engendré par cette puissance substantielle unique et par la succession nécessaire des phénomènes.

Un autre présocratique, Anaximandre (v. 610 - v. 547 av. J.-C.), assure déjà que la Terre, de forme sphérique, flotte au sein de l’infini. Le principe de toutes choses est un élément toujours identique à lui-même, immuable et infini, sans qu’on puisse le comparer au feu, à l’air ou à l’eau, car ses parties seules sont soumises au changement.

Anaxagore, né à Clazomènes (500-428 av. J.-C.), est condamné pour impiété parce qu’il soutient des théories astronomiques mécanistes. Il enseigne, au grand scandale des dévots, que les astres n’ont point d’âme et que les éclipses proviennent seulement de l’interposition de corps obscurs par eux-mêmes. Selon ce philosophe, dans l’Univers, tout participe de tout et à tout, toutes choses étant en chaque chose et réciproquement. Ainsi, le végétal contient des « semences qualitatives » capables d’être transformées en matières animales analogues, germes auxquels Aristote donne le nom d’homéoméries.

Anaximène (v. 550-480 av. J.-C.), disciple d’Anaxagore, exagère les tendances de son maître et attribue l’origine de l’Univers à un fluide invisible, substance éternellement active dont l’air est le symbole. Tout résulte, même les dieux, de la condensation ou de la raréfaction de ce fluide, infini dans son essence primordiale, limité dans les phénomènes de sa manifestation.

Diogène d’Apollonie (ve s. av. J.-C.) reconnaît aussi pour principe l’infini aérien et l’existence d’une infinité de mondes dispersés dans l’Univers.

Archélaos de Milet (ve s. av. J.-C.), fils d’Apollodore, attribue à l’air l’origine de toutes choses et enseigne que le feu et l’eau en sortent. La philosophie d’Héraclite (v. 540-480 av. J.-C.) constitue, semble-t-il, un enseignement assez proche, par son inspiration et par son expression ésotériques, de celui de Thalès, bien que leurs principes cosmologiques paraissent opposés. L’une et l’autre de ces doctrines proviennent, avec assez d’évidence, d’une adaptation des « saintes paroles » des mystères antiques. Les meilleurs spécialistes modernes de la philosophie d’Heraclite soulignent l’importance de la notion de « couples contrastants » d’éléments, sur lesquels s’appuie ce système. Des échanges compensés aboutissent à un équilibre entre le feu, l’être primordial, la mer, la terre et le praester, atmosphère chargée de vapeurs sèches ou humides. L’ordre et la durée du cosmos, qui ne cesse de vivre et de mourir, dépendent des justes proportions des rapports de puissance entre toutes les parties opposées, soit dans la nature, soit chez l’homme et jusqu’au sein de la cité. Le « feu » héraclitéen n’est pas seulement l’élément igné naturel. Une « âme » peut s’y substituer et y apparaître comme un « feu pensant ». On aboutit ainsi, dans la théorie des éléments, au point où la cosmologie fonde l’épistémologie et s’ouvre sur la mystique et l’ascèse. Une évolution analogue à celle de la pensée grecque présocratique se produit dans la philosophie chinoise et indienne, entre le ive et le iie s. avant l’ère chrétienne.

R. A.

➙ Esotérisme / Ioniens / Magie / Sorcellerie.

 H. A. Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker (Berlin, 1903 ; 5e éd., rev. par W. Kranz, 1934-1937 ; 3 vol.). / G. P. Conger, Theories of Macrocosms and Microcosms in the History of Philosophy (New York, 1922). / G. Tucci, Storia della filosofia cinese antica (Bologne, 1922). / E. Cassirer, Individuum und Kosmos in der Philosophie der Renaissance (Leipzig, 1927). / P. Diepgen, Das physikalische Denken in der Geschichte der Medizin (Berlin, 1939). / A. Festugière, la Révélation d’Hermès Trismégiste (Gabalda, 1944-1950 ; 4 vol.). / P. M. Schuhl, Essai sur la formation de la pensée grecque (P. U. F., 1949). / M. Granet, la Pensée chinoise (A. Michel, coll. « Évolution de l’humanité », 1950 ; nouv. éd., 1968). / A. C. Crombie, Augustine to Galileo. The History of Science A. D. 400-1650 (Londres, 1952).