Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Allemagne (suite)

Les Minnesänger ont été nombreux dans les cours des princes allemands, et on voit dans les miniatures leurs blasons compliqués : ils sont représentés jouant de la lyre et souvent accompagnés d’animaux fabuleux. Le prince des poètes de ces temps, le seul à la vérité dont les vers se lisent encore, est Walther von der Vogelweide. Il est attesté qu’il fut enterré à Würzburg en 1230, après une vie riche en voyages « de la Seine à la Mur, du Pô à la Trave », comme s’il avait longtemps cherché parmi les princes un protecteur et un mécène ; en un temps où l’autorité impériale était déjà bien diminuée, il a dit souvent qu’il fallait rétablir l’unité de l’Empire, et l’empereur lui a octroyé un petit fief.

Walther, qui avait été formé à Vienne, connaissait les traditions et les subtilités du Minnesang, mais ce qui le distingue et ce qui fait survivre ses poèmes, c’est la spontanéité du sentiment. Dans les pièces qui s’adressent aux nobles princesses sur le ton de la « Hohe Minne », il nous paraît aujourd’hui conventionnel ; son vrai domaine est la prairie au bord de la rivière, l’herbe fleurie, le feuillage des saules et surtout le tilleul, qu’aiment le rossignol et plus encore les amoureux du village, qui s’y donnent rendez-vous. Le tilleul (« Lindenbaum ») n’a jamais plus cessé d’inspirer les poètes, à travers la tradition populaire, jusqu’au nocturne romantique. Volontiers aussi Walther parle de lui ; il se montre vif et quelquefois volage, patriote allemand qui querelle les mauvais princes. Ses attaques contre le clergé, ses éloges de la munificence, son amour des proverbes lui ont valu parfois le titre de « premier publiciste de langue allemande ».

Les maîtres chanteurs (« Meistersinger ») ont voulu être les continuateurs des trouvères médiévaux, et les pays allemands ont connu, durant deux siècles au moins, une véritable corporation des poètes, avec ses règles, sa hiérarchie et ses écoles. La première avait été ouverte à Mayence. Elles furent nombreuses dans les cités du Sud, à Worms, Augsbourg, Nuremberg, à Strasbourg et, dans l’Est, jusqu’en Silésie et en Moravie. On y disputait indéfiniment sur des thèmes désignés par les maîtres, un peu comme dans les universités médiévales ; l’apprenti devait livrer une manière de chef-d’œuvre en vers avant d’être admis dans la corporation. Au début au moins, les poèmes eux-mêmes ne devaient pas être imprimés, comme pour marquer la prééminence de la récitation sur le texte, de l’invention sonore sur les pensées elles-mêmes. Ce qui nous est parvenu de textes, par exemple ceux du manuscrit de Colmar, montre que la régularité de la forme, le respect des règles et de la tradition l’emportent si évidemment sur l’originalité de l’inspiration que, dès avant le siècle de la Renaissance, la corporation des poètes ne vivait plus que pour elle-même ou pour orner les cérémonies des villes et des associations de marchands.

Il faut pourtant dire aussi que, en dehors de la corporation, les deux siècles qui séparent les derniers poètes courtois de l’époque de Luther n’ont guère laissé de grande œuvre. Pourtant, il est à peu près certain que les chants populaires (« Volkslieder »), qui devaient offrir plus tard une féconde source de renouveau poétique, ont souvent pris naissance vers cette époque, qui voit en même temps la désagrégation toujours plus accentuée de l’Empire, l’essor des villes et des corporations. Poésie anonyme, dont on ne sait si elle vient de soldats en maraude, d’étudiants voyageurs, de moines mendiants ou de chevaliers ruinés, la poésie des ballades, des lieder et aussi des farces que les troupes ambulantes représentaient dans les foires s’est perpétuée parmi le peuple des villes, a été refoulée dans l’oubli durant plus d’un siècle, pour resurgir au temps de Herder et des poètes romantiques. Arnim rêvait, aux alentours de 1800, de faire revivre dans un château des bords du Rhin une sorte d’école de troubadours ; ils auraient parcouru les pays allemands, les foires des villes et les lieux de pèlerinage et se seraient retrouvés dans de grands concours de poésie, un peu comme celui de la Wartburg, dont le souvenir a inspiré Novalis et Richard Wagner.

La Nef des fous (Das Narrenschiff) du Strasbourgeois Sebastian Brant (1458-1521), parue en 1494, est une sorte de roman allégorique en 112 chapitres (augmenté de 2 chapitres dans l’édition de 1495), où les vices et les égarements du temps sont représentés par autant de figures de fous. Juriste et fonctionnaire municipal, Sebastian Brant ne manque pas d’invention ; il use trop de l’allégorie mais sait aussi rassembler dans une bacchanale, qui prend un tour rabelaisien, des troupes de fous et de folles, qui font un étourdissant carnaval. En Allemagne du Sud, le Carnaval et les jeux de carême (« Fastnachtspiele ») ont été longtemps une ample réserve d’inspiration pour des productions populaires rarement conservées. Déjà célèbre de son temps, ornée de bois gravés qui ont contribué à son succès, la Nef des fous est le plus marquant des livres de son époque. Brant y apparaît comme un moraliste sévère, certes, mais surtout comme un maître prosateur.

Maître Eckart, qui mourut en 1327, a laissé des traités et sermons, où la langue allemande offre, pour la première fois, un vocabulaire de la mystique.


De la Réforme au siècle des lumières

Le « Rossignol de Wittenberg » est le surnom du réformateur Martin Luther* (1483-1546). Sa solide carrure et la vigueur polémique évoquent d’autres images que celle de l’oiseau chanteur ; ceux qui l’ont surnommé désignaient l’auteur d’un livre de cantiques où se trouvent plusieurs pièces qui comptent parmi les poèmes les plus connus de la langue allemande. Nombre de ces cantiques se chantent aujourd’hui encore à l’office, et quelques-uns expriment avec une vigueur saisissante les certitudes du croyant.

Martin Luther se serait volontiers passé des gens de lettres, sinon des poètes ; il a été un adversaire déterminé dé la Renaissance, qui lui semblait entachée d’esprit latin et de papisme, et le succès de la Réforme luthérienne a enfermé la Renaissance allemande dans le monde des érudits ; en pays luthérien, le théâtre a été réduit pour deux siècles à la farce de foire, et pourtant Luther a sa place dans la littérature allemande. En dehors de ses écrits polémiques, il n’a laissé qu’un seul ouvrage, et qui est une traduction, celle des Évangiles (1522) puis de l’Ancien Testament (1534). Ce n’était pas la première version de l’Écriture en langue germanique, mais ce fut la première qui s’adressât au peuple tout entier. La langue en est parfois raide et peu raffinée, elle néglige les ornements auxquels se plaisaient les chancelleries, mais elle a une solidité vraiment populaire, des images puissantes, des tournures admirablement ramassées, qui font de son auteur le premier grand prosateur en allemand moderne, le fondateur du haut allemand nouveau, langue qui se parle depuis. Aussi longtemps que Luther s’était exprimé en latin, comme dans les articles de ses thèses de 1517 contre les indulgences, l’affaire qu’il soulevait était une querelle de moines ; quand il lança ses écrits polémiques en allemand (1520), elle devint une affaire nationale ; sa traduction de l’Écriture marque le début d’une nouvelle culture.