Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Allemagne (suite)

Avant Richard Wagner, qui en avait fait la doctrine de son théâtre, l’auteur anonyme du Moyen Âge avait choisi la voie des mythes et avait rempli son poème de figures qui sont à la fois des déifications de phénomènes naturels et des souvenirs historiques transposés. La Brunhild de l’épopée s’apparente à la Valkyrie Brynhildr et au souvenir de Brunehaut, fille du roi des Wisigoths et reine des Francs, morte en 613. Quant aux Burgondes, qui venaient de la Scandinavie après avoir séjourné dans la vallée de l’Oder, ils ont été installés effectivement dans la vallée du Rhin, sous la protection romaine, au début du ve s., avant d’être battus, avec leur roi Gundahar, par Aetius et ses mercenaires hunniques. Après cette défaite, ils furent déportés en Savoie, d’où ils s’étendirent ensuite vers l’est et le nord, en direction des pays de la Bourgogne médiévale.

Dans le poème, tous ces éléments reparaissent, transposés dans l’espace (on se bat aux bords du Danube), et servent de fond à une intrigue tragique où Brunhild d’abord et Kriemhild ensuite tiennent le premier rôle. Tout, ou presque tout, s’ordonne autour de l’idée de la loyauté (« Treue ») au suzerain ou à la famille. Les personnages de cette geste multiple se sont imposés à l’imagination, et la « strophe des Nibelungen » à quatre vers comptant chacun deux fois quatre temps forts, après avoir été celle de l’épopée, est devenue, sous la forme plus simple de quatre vers comptant chacun quatre temps forts, celle de la « poésie populaire » ; c’est, par excellence, le mètre poétique allemand.

L’épopée germanique est riche aussi d’autres figures : Gudrun, dont l’auteur connaissait le Chant des Nibelungen, est une princesse malheureuse, exilée et humiliée avant d’être reconnue ; Dietrich, héros de la Bataille de Ravenne (die Rabenschlacht), n’est autre que Théodoric, roi des Ostrogoths, dont le mausolée se voit encore à Ravenne. Le cycle de Dietrich s’apparente, par le style, aux romans de la Table ronde.

Tous les auteurs d’épopées médiévales ne sont pas demeurés anonymes, comme ceux des Nibelungen ou de Gudrun. Trois au moins ont joui de leur vivant d’une réputation qui est venue jusqu’à nous et en fait les figures majeures de cette époque, où l’épopée et la poésie lyrique ont fleuri assez pour qu’on soit tenté de parler d’un premier classicisme allemand.

Hartmann von Aue, chevalier d’origine probablement suisse, a largement contribué à introduire en pays de langue allemande les motifs du cycle de la Table ronde. Erec et Iwein ont été adaptés par lui, directement, de Chrétien de Troyes.

Wolfram von Eschenbach nous est mieux connu, puisque nous savons qu’il est né vers 1170 et mort probablement en 1220. Chevalier lui aussi, mais d’une tournure d’esprit à la fois plus lourde et plus philosophique, il est tributaire également de sources françaises, en particulier pour son Parzival, qui ne compte pas moins de vingt-cinq mille vers, divisés en seize livres écrits entre 1200 et 1210. C’est là qu’apparaît l’autre figure romantique par excellence, celle du « fou au cœur pur ». Le modèle est le Perceval de Chrétien de Troyes, mais l’imagination de Wolfram a entouré le Graal, les chevaliers qui le gardent et le culte dont il doit être l’objet d’un foisonnement d’épisodes et de rites mystérieux. Nul ne saura jamais ce qu’a été le Graal, à la fois vase et pierre précieuse, dont la force miraculeuse semble être à la mesure du mystère qui l’entoure. C’est probablement l’idée centrale de la philosophie religieuse de son auteur, comme si un apport chrétien et oriental répandait partout un manteau multiple de mystères, délicieux et mortels, sur un monde germanique plus brutal, tel qu’il vivait dans la légende de Siegfried et de Brunhild. Wolfram aura sans doute cherché à enchanter et effrayer à la fois, et il entend placer, au-dessus des devoirs héroïques du loyal chevalier, au-dessus même du service des dames, les vertus chrétiennes et l’obligation de la piété.

Le Tristan et Iseult (Tristan und Isolde) de Gottfried de Strasbourg est tout à fait contemporain du Parzival, mais les joies de l’amour terrestre remplacent ici les visions et la mystérieuse dialectique du Graal. De l’auteur, on sait seulement qu’il venait de Strasbourg ; il était de condition roturière, mais fort savant et versé en poésie de langue française. Aussi reprend-il dans son Tristan, inachevé et d’une forme très recherchée, la plus prenante et la plus pathétique des légendes bretonnes. Au cœur même de la morale féodale, la légende de Tristan marque une rupture douloureuse et irrémédiable, magnifiquement symbolisée par l’épée qui sépare les amants. Le preux Tristan est aussi un traître, puisqu’il a oublié la loi impérieuse de la loyauté à l’égard de son chef de guerre, le roi Marc. Gottfried, plus esthète que moraliste, transporte ses lecteurs dans un monde aristocratique et raffiné, dont les hommes et les femmes se plaisent aux subtilités souvent captieuses des dissertations sur l’amour. Ni la misère des amants fugitifs ni le remords de Tristan ne retiennent longtemps Gottfried, dont certains pensent pourtant qu’il aurait été homme d’Église. Il est plus sensible aux charmes du printemps, au chant des oiseaux et aux délices de l’amour qu’à la mortification. Il chante la toute-puissance de la passion amoureuse, qui fait oublier tout devoir, et il ne songe guère à la condamner. C’est un artiste, souvent précieux ; les grâces du sentiment font oublier à ses chevaliers le souci de leur gloire. L’amour apparaît déjà ici comme cet absolu qui devait emplir la poésie de l’Occident moderne.

En ce sens, les amoureux de Gottfried sont plus proches de la conscience contemporaine que ceux des troubadours du Minnesang. C’est le nom que prend en allemand du Moyen Âge la poésie d’amour, formée le plus souvent sur des modèles provençaux ou français. Cet art poétique d’un savant formalisme tire heureusement parti des assonances, allitérations et jeux de voyelles qui, depuis, ornent la poésie allemande. Venue du latin, la rime connaît des arrangements élégants, et jusque dans le corps des vers. La « Minne » est l’adoration courtoise d’une princesse lointaine, le plus souvent ; elle est faite de langueur (« Senen »), de tristesse (« Truren »), de plaintes (« Klagen ») ; mais ce mode élégiaque n’est pas l’achèvement du genre, qui trouve un couronnement dans la Hohe Minne, l’amour qui mène à Dieu et redevient alors source de félicité, de force et de vertu.