Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Eisenstein (Sergueï Mikhaïlovitch) (suite)

Au cours de l’année 1925, Eisenstein réalise le film qui va devenir son œuvre la plus célèbre, le Cuirassé « Potemkine » (Bronenossets « Potemkine »). Cette entreprise s’inscrit dans une série d’œuvres commandées par le Comité central pour célébrer la révolution de 1905. « Œuvre de propagande donc. Mais au sens le plus noble du mot. Comme le furent toutes les grandes œuvres de l’art qui reflétèrent un moment de la conscience universelle, l’élan de tout un peuple uni autour d’une même idée ou d’un même sentiment national. Comme le furent l’Iliade et l’Odyssée pour les Grecs, les chansons de geste ou les sagas scandinaves pour la civilisation occidentale, les Tragiques pour la Réforme, et tant d’autres encore » (Jean Mitry). Pour son deuxième film, Eisenstein porte à un point de totale perfection l’application de ses théories. Le film relate un fait authentique : au mois de juin 1905, une partie de l’équipage du cuirassé Potemkine se mutina à la suite de diverses humiliations que les officiers lui avaient fait subir. Afin d’arrêter le mouvement, l’exécution d’une vingtaine d’hommes est décidée. Mais le peloton n’obéit pas au commandement, car l’un des hommes juché sur la tourelle crie : « Frères ! Ne tirez pas sur vos frères ! » La révolte éclate, et les hommes s’emparent du bateau. Ils le conduisent à Odessa. Là, un grand élan de solidarité unit les ouvriers en grève du port et les matelots du Potemkine. Ceux-ci menacent de bombarder la ville si la répression militaire s’y poursuit. D’autres vaisseaux de guerre envoyés en renfort pour mater le Potemkine échouent dans leur mission, car, du pont de leur bateau, les marins révoltés engagent leurs camarades des autres cuirassés à neutraliser leurs propres officiers. Bien que ramené à sa seule anecdote, ce bref résumé peut donner une idée de l’originalité du sujet. Il ne peut montrer la nouveauté du traitement, la perfection du style d’Eisenstein. Il faut, pour cela, se remémorer certains épisodes du film et l’un des plus justement célèbres : la fusillade sur les escaliers d’Odessa. Cette séquence traite de la répression exercée dans la ville par les gardes blancs contre la population. La descente de l’escalier par la foule en désordre et apeurée, suivie par la descente quasi mécanique des gardes blancs au pas et tirant devant eux, est montrée par des alternances de plans dont les valeurs (angle de prises de vues, largeur du cadrage, rythme interne, durée) s’opposent, se heurtent selon une rythmique remarquablement précise et efficace.

Toujours dans le dessein de faire connaître — mais aussi de chanter — la révolution (cette fois, la révolution d’octobre 1917) en s’appuyant sur le récit fameux de John Reed Dix Jours qui ébranlèrent le monde, Eisenstein réalise en 1927 Octobre (Oktiabr). Il y pousse encore plus loin que dans les films précédents son esthétique du montage. Octobre est un film torrentiel, impétueux, où des images purement symboliques viennent se greffer dans le cours du récit. Une scène — la prise du palais d’Hiver — demeure un célèbre morceau d’anthologie.

Avant ce film, Eisenstein en avait entrepris et abandonné un autre, la Ligne générale (Gueneralnaia linia), qu’il reprend en 1928-29 sous le titre de l’Ancien et le nouveau (Staroïe i Novoïe) [« Ce que je veux, maintenant, c’est exalter le pathétique du quotidien, du quelconque, trouver dans ce quelconque le sens d’un enthousiasme collectif, polariser dans un geste, dans un fait, même anodin en soi, toutes les passions, tous les espoirs qui sont à la portée de l’homme et qui lui sont une raison de vivre. »] En suivant l’existence quotidienne d’une jeune femme, Marfa (rôle tenu par une vraie paysanne, Marfa Lapkina), Eisenstein montre les bouleversements de la vie rurale de son pays, comment la révolution a changé non seulement le mode de vie, mais l’esprit des gens de la terre. Quant au rythme et à l’originalité du montage, deux séquences demeurent exemplaires : la procession des paysans et du clergé pour que vienne la pluie ; la mise en route et l’utilisation de l’écrémeuse acquise par la collectivité agricole. Au moment de la sortie en Russie de son film, Eisenstein est en Europe occidentale, où il attend que se concrétisent différentes offres faites essentiellement par des compagnies américaines. De ses séjours dans les capitales européennes, on retient surtout sa rencontre à Paris avec James Joyce. Eisenstein était un grand admirateur d’Ulysse et de la manière dont Joyce développait le « monologue intérieur » (manière parallèle à sa propre technique du montage). L’éventualité d’une adaptation est même envisagée alors. Lorsque les propositions semblent se concrétiser, Eisenstein part pour les États-Unis en mai 1930. Il signe un contrat avec Paramount. Par le fait, soit de la société productrice, soit d’Eisenstein lui-même, divers projets sont évoqués puis abandonnés — notamment une adaptation de l’Or de Biaise Cendrars. Finalement, l’accord semble devoir se faire sur l’adaptation d’Une tragédie américaine, d’après le roman de Theodore Dreiser, mais les dirigeants de Paramount et Eisenstein ne parviennent pas à s’entendre sur le scénario, et le contrat est rompu.

La rencontre d’Upton Sinclair permet à Eisenstein d’envisager un autre projet que l’écrivain se charge de financer : le cinéaste part pour le Mexique, parcourt le pays en tous sens et entreprend en 1932 le film qui devait s’intituler Que viva Mexico ! Encadrées d’un prologue et d’un épilogue, quatre parties (Sandounga, Maguey, Fiesta, Soldadera) devaient montrer le Mexique d’aujourd’hui et d’hier, les résultats de la colonisation et de la christianisation, les luttes des « peones » et cette extraordinaire « unité de la mort et de la vie » qui frappa si fort Eisenstein dans ce pays. Le cinéaste, après avoir tourné 35 000 m de pellicule, se voit dans l’incapacité de contrôler le montage de cette œuvre gigantesque et quitte les États-Unis le 19 avril 1932. Les Américains utilisèrent le matériel d’Eisenstein dans Tonnerre sur le Mexique (1933), Kermesse funèbre (1933), Time in the Sun (1939), films aux images admirables — tournées par le grand opérateur Edouard K. Tisse (1897-1961) —, mais sans rapport avec les intentions de l’auteur, car, nous le savons, le montage était pour lui l’étape déterminante de la mise en forme d’un film.