Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Égypte (suite)

L’islamisation et l’arabisation de l’Égypte

De l’installation arabe, les deux héritages les plus importants de l’Égypte moderne sont la religion musulmane et surtout la langue arabe.

Les Arabes parviennent à imposer, dans la vallée du Nil, leur religion et, dans une plus large mesure, leur langue. Certes, les Égyptiens ne sont pas obligés d’embrasser l’islām. Mais, pour conserver leur religion, ils sont astreints, conformément aux prescriptions coraniques, à payer un tribut aux conquérants. C’est ce qui explique qu’une partie de la population reste chrétienne et qu’encore aujourd’hui l’Égypte comporte une forte minorité de coptes*.

Il n’en est pas de même pour l’arabisation, qui marque très vite la société égyptienne à un point tel que, dès le xe s., le clergé copte est obligé, pour communiquer avec ses fidèles, d’employer l’arabe.

Concentrés d’abord dans les villes, et notamment la capitale al-Fūsṭāṭ, où ils constituent les cadres politiques et militaires, les Arabes ne tardent pas à coloniser la campagne égyptienne. Quelques tribus arabes sont venues progressivement s’installer dans les espaces verts et arrosés de la vallée du Nil. Un courant d’échanges s’établit très vite entre Arabes et Égyptiens, dont les activités, pastorales pour les uns, agricoles pour les autres, se sont trouvées complémentaires.

Les échanges des produits de l’élevage contre ceux de l’agriculture contribuent au rapprochement des deux communautés, favorisent les mariages mixtes et, partant, le brassage des populations. En plus, les Arabes nomades ne tardent pas à se fixer au sol pour s’intégrer dans la civilisation agricole de la vallée du Nil. Forts de leur religion, ils parviennent à imposer à la population autochtone leur langue, qui, en tant que langue du Coran, prend un caractère sacro-saint auprès des néophytes égyptiens. L’arabisation favorise en effet la propagation de la religion musulmane.

L’assimilation rapide de l’Égypte s’explique d’une part par le caractère oppressif du régime byzantin à l’avènement des Arabes, apparus alors comme des libérateurs, et d’autre part par les taxations auxquelles devaient être soumis ceux des Égyptiens qui étaient restés fidèles à la religion chrétienne.

Quoi qu’il en soit, quelque temps après l’avènement des Arabes, la société égyptienne, fortement arabisée, comprend une grande majorité de musulmans, mais aussi une forte minorité de coptes. Ces derniers continuent, malgré la discrimination, à jouer un rôle important dans l’administration civile du pays. Certains d’entre eux sont même étroitement associés au pouvoir par des souverains musulmans.


Essor et décadence de l’Égypte médiévale

Cependant, la masse de la population, même arabisée et islamisée, reste à la merci des exactions des autorités. L’Égypte constitue en effet, pendant plus de deux siècles (642 à 868), une sorte de province fiscale dont les revenus sont destinés au trésor de l’Empire musulman. Il en résulte une décadence économique qui se traduit par l’aggravation de la misère de la grande majorité de la population.

L’installation de dynasties indépendantes dans la vallée du Nil met un terme à cette situation, et l’Égypte connaît, notamment à partir des Ayyūbides, une certaine prospérité. L’essentiel de ses revenus provient de l’agriculture et surtout du commerce, le rôle de transit entre l’Extrême-Orient, l’Orient et l’Europe lui procurant des avantages substantiels. Sous les Mamelouks, cette prospérité profite à une minorité de privilégiés, et la masse de la population continue à vivre dans la misère. Il n’en reste pas moins que, jusqu’à la fin du xve s., les revenus de provenance étrangère permettent à l’Égypte de conserver un rang honorable parmi les grandes puissances.

Mais la politique maladroite des derniers Mamelouks, qui taxent lourdement les commerçants européens, ajoutée à la découverte en 1498 de la route des Indes, enlève à l’Égypte son rôle de transit et la prive de ses principaux revenus. Le pays va alors connaître un grand recul économique, aggravé par le Sultan ottoman Selim Ier, qui, après l’occupation de l’Égypte, transfère à Constantinople les plus habiles artisans.

Cette décadence économique se traduit dans le domaine de la pensée par une véritable sclérose. Repliée sur elle-même, l’Égypte vit désormais dans la rumination de son glorieux passé.


La renaissance de l’Égypte

Il faut attendre le début du xixe s. pour assister à une sorte de renaissance de la vallée du Nil. Apparaissant de nouveau comme une étape importante sur la route des Indes, l’Égypte va constituer dès la fin du xviiie s. un grand centre d’intérêt pour les deux puissances européennes alors rivales : la France et l’Angleterre. Cette conjoncture favorise son ouverture sur l’Europe et par conséquent l’irruption du modernisme sur les rives du Nil. Et l’expédition napoléonienne accélère ce processus en forçant l’Égypte à s’ouvrir sur le monde moderne.

Le bref passage des Français dans la vallée du Nil (1798-1801) a de grandes répercussions. Sur le plan scientifique, les savants emmenés par Bonaparte procèdent à une description de l’Égypte qui contribue à faire connaître en Europe les problèmes de ce pays. L’aspect le plus important de cette entreprise est le travail élaboré par Jean-Baptiste Lepère (1761-1844) sur la possibilité de percer un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge.

Sur le plan politique, les Français détruisent le pouvoir des Mamelouks, ouvrant ainsi la voie à Méhémet-Ali* (Muḥammad ‘Alī [1804-1848]), qui secouera l’Égypte de sa torpeur, l’engagera franchement dans le monde moderne et la hissera pour un temps au rang d’une puissance.

Jeune officier turc d’origine albanaise, Méhémet-Ali parvient à se dégager de la tutelle ottomane pour donner à l’Égypte une dynastie égyptienne. Très vite, il introduit dans la vallée du Nil les instruments et les méthodes européennes, sans pour autant renier la civilisation et l’éducation musulmanes. Cette entreprise de modernisation touche plus ou moins profondément les domaines technique, juridique, économique et social. Elle rencontre beaucoup de freins et d’obstacles découlant de l’emprise du passé sur la société égyptienne et ne peut par conséquent pas donner les résultats escomptés. Il n’en reste pas moins qu’elle permet à Méhémet-Ali de relever l’économie du pays et de se lancer même dans une politique d’expansion en annexant successivement la Syrie et le Soudan. Cette politique fait ombrage aux grandes puissances européennes et notamment à l’Angleterre, qui intervient pour contenir le fougueux Méhémet-Ali. Afin de contrebalancer la puissance britannique, celui-ci s’appuie sur la France sans pour autant aliéner l’indépendance de son pays. Jaloux de sa souveraineté, le chef de l’État égyptien préserve l’Égypte des interventions étrangères. Il faut attendre la mort de Méhémet-Ali pour assister à l’intégration progressive de la vallée du Nil dans la sphère politique et économique de l’Europe.