Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Église catholique ou romaine (suite)

Le positivisme

Si l’Église romaine se fortifiait, l’esprit de chrétienté faiblissait sous les coups d’un laïcisme qui, appuyé sur le scientisme, semblait devoir triompher de toutes les formes de dogmatisme et plus particulièrement de l’Église catholique.

Car, peu à peu, le vague déisme évangélique issu du romantisme et du socialisme utopique de 1848 fut submergé par le positivisme de la génération fondatrice de la IIIe République en France, celle de Gambetta, Ferry et Clemenceau, renforcée par l’aile gauche du protestantisme libéral — Ferdinand Buisson, Félix Pécaut, Théodore Steeg —, qui ne gardait que la « substance morale du christianisme ». Ce mouvement était d’autant plus dangereux pour l’Église qu’à l’élite pensante du scientisme et du rationalisme — Auguste Comte, Renan, Taine, Sainte-Beuve, M. Berthelot — l’Église n’avait guère à opposer qu’une spiritualité essentiellement moralisante, une apologétique superficielle fondée sur une science historique et une exégèse assez fragiles. La religion catholique, dans les années montantes — à partir de 1870 surtout —, alors que triomphaient la franc-maçonnerie et le radicalisme (en France, en Italie, en Espagne, en Autriche), apparaissait comme le dernier bastion d’une civilisation rétrograde, réduite à une espèce d’autodéfense spirituelle. À l’intérieur de l’Église, certains avaient conscience du défaut de dialogue entre le catholicisme et le monde moderne : c’étaient les catholiques libéraux, à qui s’opposaient les catholiques « intégraux » ; ceux-ci prétendaient que c’étaient les hommes qui devaient venir à l’intangible message chrétien. Cette lutte entre deux fractions de chrétiens allait se prolonger jusqu’à nos jours.


Le problème social

Le divorce que déploraient les plus agissants des catholiques s’aggrava du fait que la classe ouvrière, issue de la révolution industrielle et dont la zone de développement fut d’abord l’Europe occidentale, grandit en marge de l’Église. Quand les ouvriers, dont l’existence était généralement très dure, prirent conscience de leur solidarité de classe, ce fut assez naturellement aux doctrines socialistes qu’ils prêtèrent l’oreille. Or, ces doctrines étaient imprégnées d’anticléricalisme ; quant au marxisme, qui, dans le dernier quart du xixe s., s’imposa comme l’expression d’un socialisme dialectique et scientifique, son athéisme foncier le désignait comme l’adversaire principal de l’Église.

En face de ce phénomène, les catholiques réagirent tard, en petit nombre et longtemps d’une manière timorée. Le catholicisme* social — longtemps confiant dans les œuvres de charité — évolua du paternalisme vers un corporatisme chrétien (après 1870), dont Albert de Mun et Léon Harmel furent en France les représentants les plus remarquables. Vers la fin du siècle et sous l’impulsion notamment de l’encyclique de Léon XIII Rerum novarum (1891), le mouvement chrétien s’élargit, s’épanouissant dans le syndicalisme chrétien, mais se confondant partiellement avec le courant libéral et démocratique : d’où des avertissements et des condamnations — telle celle du Sillon de Marc Sangnier en 1910 — qui visaient, au-delà d’une doctrine sociale, une tendance libérale plus vive, surtout sensible sur le plan des études historiques et exégétiques, désignée sous le nom général de modernisme*.


Un prestige renouvelé


Léon XIII et Pie X

Ainsi, l’Église romaine, alors que s’achevait une période (celle d’avant 1914), semblait se tenir essentiellement sur la défensive en face d’un monde en pleine expansion. Mais ce qu’elle perdait sur un plan, elle le regagnait sur un autre. Pie IX et les catholiques s’étaient élevés avec indignation contre la prise de Rome en 1870 par les Italiens, le pouvoir temporel leur semblant le garant du pouvoir spirituel. Or, jamais l’influence des papes ne fut aussi importante que depuis la « spoliation ».

En ce qui concerne la période allant de 1878 à 1914, la papauté fut dominée par deux hautes figures, très différentes l’une de l’autre d’ailleurs : Léon* XIII (1878-1903) et Pie* X (1903-1914). Pontife aux vues larges, Léon XIII s’efforça toujours de distinguer les réalités du monde moderne des thèmes de pensée incompatibles avec la doctrine catholique. Sorti vainqueur de la lutte contre le Kulturkampf dans les pays germaniques, il préconisa le ralliement des Français à la République (1890 et 1892), ce qui provoqua bien des remous. Très différent de ce diplomate délié fut saint Pie X, dont la devise Instaurare omnia in Christo témoigne plus du désir d’approfondir et de défendre que de celui d’innover ; la réforme du bréviaire et de la musique sacrée, la refonte du code et du droit canoniques, l’invitation pressante à une fréquentation plus assidue des sacrements constituèrent ses principaux soucis. Son pontificat fut troublé par de graves crises, et particulièrement en France, où les ministères Waldeck-Rousseau et Combes menèrent une campagne violente contre les congrégations religieuses (1901-1904) et où Briand, entérinant la dénonciation unilatérale du concordat, mit en vigueur le régime de la séparation (déc. 1905).


L’expansion du catholicisme

Discutée en Europe, l’Église romaine, au cours du xixe s., et surtout à partir du pontificat de Grégoire XVI (1831-1846), connut dans les autres continents une formidable expansion. Sans doute l’y aida la colonisation de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, qui reste un phénomène caractéristique de ce siècle ; mais l’Église trouva dans les innombrables congrégations religieuses nées depuis la Révolution, et notamment en France, un personnel missionnaire à la fois nombreux et dévoué. Alors qu’en 1789 on ne comptait que 300 missionnaires français, il y en avait plus de 20 000 en 1900 (religieuses comprises). D’importantes œuvres comme la Propagation de la foi (1822) et la Sainte-Enfance (1843) apportèrent aux missionnaires une aide matérielle efficace.

En 1914, lorsque le premier conflit mondial éclata, l’Église catholique avait perdu l’audience d’une partie importante de l’ancienne chrétienté. Mais déjà s’annonçait parmi les élites un renouveau qui devait porter ses fruits la guerre terminée.