Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Église catholique ou romaine (suite)

Grégoire VII

Grégoire* VII se montra d’abord conciliant à l’égard des princes qui en prenaient à leur aise avec les prescriptions ecclésiales, tels l’empereur Henri IV le simoniaque, le brigand Guiscard (Robert de Hauteville), l’adultère Philippe Ier de France. Les premiers décrets grégoriens, pris au concile de Rome (1074) contre la simonie et le concubinage des clercs, furent mal accueillis. Au concile de Rome de 1075, Grégoire VII les reprit en y ajoutant un canon interdisant aux évêques et aux prêtres de recevoir leur charge des mains d’un laïc. Peu après, vingt-sept propositions énergiques — dites dictatus papae — furent insérées dans les registres pontificaux ; elles tendaient à la centralisation de l’Église ; des légats permanents ou itinérants furent chargés de les faire observer. Ces mesures rencontrèrent une opposition violente de la part de nombreux clercs et princes. En Allemagne notamment, la guerre entre les deux pouvoirs — « querelle des Investitures* », puis « lutte du Sacerdoce* et de l’Empire » — allait se prolonger durant deux siècles.

Le premier duel qui opposa Henri IV à Grégoire VII fut particulièrement dur. Excommunié, abandonné par ses vassaux, Henri IV s’humilia d’abord devant le pape (Canossa, 1077) ; mais, déposé de nouveau (1080), il opposa un antipape à Grégoire VII, qui mourut loin de Rome.


De Victor III au concordat de Worms

Le successeur immédiat de Grégoire VII, Victor III (1086-1087), montra peu d’indépendance à l’égard des laïcs. En revanche, le Clunisien français Urbain II (1088-1099) démasqua inlassablement la simonie, le nicolaïsme et l’investiture laïque : au concile de Clermont (1095), il excommunia Philippe Ier. La longue lutte qui opposait la papauté à l’Empereur germanique connut une trêve sous Calixte II (1119-1124), qui, en 1122, signa à Worms avec Henri V un concordat qui consacrait la renonciation par l’Empereur à l’investiture par la crosse et l’anneau, et enregistrait sa promesse de respecter la liberté des élections pontificales et épiscopales ; en retour, l’Empereur gardait son autorité proprement féodale sur l’évêque élu.


Une Église pédagogue et guide

Au sein du monde féodal, l’Église s’efforçait de sauvegarder l’héritage évangélique. Les canonistes des xie et xiie s. mirent au point une législation qui, en assurant la sacralité du pacte conjugal, béatifiait le rôle de la femme dans la famille et la société. La violence féodale pesant surtout sur les faibles, l’Église étendit les bienfaits de la « paix de Dieu », puis de la « trêve de Dieu ». Voulant transformer en un corps privilégié, voué à un idéal religieux, la caste nobiliaire, elle favorisa l’extension de la « chevalerie » ; une cérémonie religieuse consacra solennellement et publiquement la vocation du chevalier à la défense du pauvre, de la veuve et de l’orphelin.

Par ailleurs, le xiie s. — qui vit la résurrection de l’Europe et celle de la papauté — fut le siècle de l’art roman*. Enrichie par les expériences des siècles précédents, l’architecture romane bénéficia de diverses conquêtes techniques ; ainsi, la voûte de pierre remplaça décidément la charpente visible. Art solide, reposant sur le rapport vigoureux des forces et des formes, le roman est extrêmement divers ; il puise sa sève dans tous les terroirs. Les possibilités infinies de l’architecture romane sont renforcées par une sculpture exubérante, à la fois amie du mystère et très proche de la nature. Cet art de savants et de maçons, d’Église et de chrétienté fut encouragé par les puissants — princes, évêques, abbés — d’autant plus facilement que, en desserrant sa trame, la féodalité permettait la multiplication des villages, des paroisses, des églises paroissiales.


Le premier concile œcuménique du Latran (1123)

Il consacra l’œuvre du concordat de Worms en codifiant le travail de réforme amorcé au xie s. Si l’Allemagne et l’Italie se montrèrent assez réticentes dans l’application de la réforme, les Capétiens Louis VI et Louis VII s’appuyèrent sur l’Église contre une féodalité pillarde qui menaçait l’extension de leurs domaines. Dans le royaume anglo-normand, la papauté se heurta à la mauvaise volonté du fils du Conquérant, Henri Ier, et à celle des clercs simoniaques, mais les jeunes royaumes chrétiens de Hongrie (saint Étienne Ier) et de Pologne (Boleslas Ier) se firent les auxiliaires de Rome. L’implantation de l’ordre des Chartreux (1084) et la multiplication, au xiie s., des communautés de chanoines réguliers (Prémontrés notamment, en 1120) facilitèrent le travail de réforme auquel se livrait l’Église romaine.


Une audience universelle (xiiie s.)


Innocent III

C’est au xiiie s. que le triomphe de la papauté fut assuré et que la chrétienté, à laquelle l’Occident consentait, connut son plus vif éclat. Le règne d’Innocent III* (1198-1216) marque l’apogée de la monarchie pontificale, de ce qu’on a appelé, assez abusivement, la théocratie. En effet, Innocent III revendiquait pour la papauté la plenitudo potestatis ; mais, en même temps, conscient de sa charge de vicaire du Christ, d’« intendant de Dieu sur terre », il travailla à rendre l’Église libre, digne de sa mission de pédagogue de la chrétienté. Ce double idéal, il le présenta aux Pères du quatrième concile du Latran (1215), qui marqua le sommet de la théocratie. Il obtint que la confession et la communion pascales soient rendues obligatoires, et que soit adopté le mot transsubstantiation ; il fit signer une profession de foi contre les cathares. Par ailleurs, soucieux d’assurer la prédication du peuple chrétien, il prit officiellement les Frères prêcheurs sous sa protection ; il condamna la richesse des moines et des clercs ; lui-même réduisit le train de sa maison.


Les difficultés

Innocent III joua un rôle direct dans la désignation de l’Empereur, soutint Otton (IV) de Brunswick, contre Philippe de Souabe, puis le fils d’Henri IV, le futur Frédéric II, qui était son pupille. Utilisant les cadres de la féodalité, il s’imposa comme suzerain en Aragon, en Hongrie, en Pologne, en Angleterre (où Jean sans Terre mit son royaume sous la protection de Rome). Mais, en France, malgré les objurgations du pape, Philippe Auguste refusa longtemps de reprendre son épouse légitime. Par ailleurs, aggravant le schisme entre l’Orient et l’Occident, la quatrième croisade, conduite par Boniface de Montferrat et Baudouin de Flandre, se termina par le sac de Constantinople (1204) : l’idéal des croisés s’était singulièrement édulcoré. Les princes occidentaux considéraient déjà comme peu acceptable pour eux la prétention romaine de lier et de délier même sur le plan temporel.