Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

éducation (suite)

L’éducation et l’économie

Avec le développement numérique des élèves, on analyse moins l’éducation en tant que produit de luxe et de consommation qu’en tant qu’investissement productif ; l’école devient moins le lieu de transmission de la culture que celui de la préparation aux tâches professionnelles. En fait, quelles sont les incidences de l’éducation sur l’économie ? Peut-on affirmer que l’élévation du niveau d’instruction est en toutes circonstances le moyen efficace d’améliorer la productivité d’une activité professionnelle ? Rien de moins certain. Ainsi, la Grande-Bretagne, qui a la première développé son économie au sens moderne du terme, l’a fait sans se hâter de généraliser l’instruction. En 1850, en Grande-Bretagne, comme en France, la moitié de la population était analphabète bien que l’économie eût pris un essor remarquable au cours de la période antérieure. Dans le cas de certains pays d’Amérique latine, on constate une superéducation qui n’empêche pas que ces pays continuent à manquer de personnels initiés aux techniques modernes nécessaires au développement. En Uruguay ou au Brésil, les effectifs de l’enseignement secondaire étaient, en 1968, 28 fois plus importants qu’en 1931 ; et cela n’a pas transformé automatiquement ces pays en pays hautement industrialisés. Par contre, des relations inverses sont observables aux États-Unis ou au Japon. Ces deux pays ont rendu l’instruction obligatoire pour tous dès le début de leur développement industriel. Certains économistes d’aujourd’hui attribuent l’industrialisation et la croissance spectaculaire de l’économie japonaise à son très haut niveau de scolarisation. La même voie a été adoptée par les pays socialistes d’Europe de l’Est, qui ont attaché une très grande importance à l’instruction en tant que facteur de développement économique, et, plus récemment, par les pays en voie de développement d’Afrique ou d’Asie, qui y voient l’annonce d’un développement futur.

Les statistiques économiques montrent nettement que les investissements dans l’éducation garantissent une augmentation subséquente du revenu national ; on souligne souvent que les investissements dans le secteur éducatif sont plus rentables à long terme que ceux qui sont effectués dans les actifs immobilisés des entreprises. Bien que les calculs appuyant ce type de raisonnement soient jusqu’à présent peu convaincants (les variables qui entrent en jeu sont difficiles à isoler et il est malaisé d’apprécier leur poids exact), les études des rapports entre instruction et industrialisation montrent qu’il existe, à l’échelon international, une corrélation étroite entre l’alphabétisation et l’industrialisation et que ces deux facteurs ont toujours été associés au cours du développement des pays industrialisés.

« Les différences observées entre le rythme des progrès économiques dans les pays où l’enseignement est très développé et dans ceux où il l’est peu montrent l’importance du rôle que joue la diffusion de l’instruction élémentaire et de l’éducation dans la transformation des nations paysannes et agraires en nations urbaines et industrielles. Les pays avancés dans le domaine de l’éducation s’industrialiseront plus facilement que les autres. Ces derniers devront consacrer des ressources importantes à la création d’un enseignement « de masse » avant de pouvoir aspirer à devenir des États industriels modernes » (Hilda Golden). Autrement dit, quand on analyse la contribution de l’éducation au développement économique, on ne doit pas le faire autrement qu’à long terme. Si nous trouvons dans diverses analyses l’argumentation contraire, c’est parce que le plus souvent on confond deux phénomènes : d’une part les effets à long terme, les liaisons globales entre deux facteurs (l’éducation et le développement), et d’autre part l’influence de l’éducation sur le rendement du travail à court terme. Dans le premier cas, l’examen des divers pays à diverses périodes montre que la corrélation est toujours positive là où l’enseignement est adapté à la structure écologique de diffusion et aux besoins du pays. Ainsi, si en Uruguay, par exemple, on manque de personnel initié aux techniques modernes malgré l’accroissement spectaculaire du taux de scolarisation, c’est parce que cet accroissement se fait surtout au bénéfice des études littéraires traditionnelles. L’expansion de l’enseignement au Brésil est due presque exclusivement à la croissance des effectifs de la classe moyenne, dont les valeurs sont spécifiques et qui se sert de l’université comme d’un moyen de s’initier aux valeurs supérieures de la société.

Autrement dit, on observe régulièrement, partout où existent des systèmes d’enseignement destinés à former une élite, qu’ils sont dans une large mesure antifonctionnels pour les sociétés qui cherchent à moderniser leurs économies.

Quant à l’influence positive de l’éducation sur le rendement du travail, elle est moins évidente, ou plutôt ne se laisse pas expliquer par un simple calcul économique. Les économistes soviétiques constatent par exemple que les travailleurs qui ont fait des études scolaires appropriées et ont reçu en outre une formation professionnelle dans l’entreprise ont une productivité très supérieure à celle des travailleurs qui n’ont fait qu’un apprentissage en cours d’emploi. Mais cette relation se maintient seulement jusqu’à un certain seuil à partir duquel le rendement des personnes ayant obtenu une instruction plus élevée devient stationnaire, ou même montre une tendance à la baisse ; on constate par exemple que, « dans le travail à la chaîne, le meilleur rendement est fourni par les ouvriers les moins instruits ». Une enquête faite en milieu rural italien montre que pour le développement du cheptel les analphabètes dépassent dans leur taux de progression tous les éléments ayant fréquenté l’école primaire (Carroda Barberis). Quelle est la signification de ces observations ? Tout d’abord, il faut souligner que le problème du rendement de l’éducation ne se pose pas en termes simples et que les effets d’un investissement d’éducation obéissent en l’occurrence à une logique particulière qui interdit d’en inférer mécaniquement l’augmentation de la productivité du travail. Au surplus, les recherches qui envisagent ces relations sont souvent insuffisantes, car elles s’arrêtent à l’analyse des relations entre deux ou, au maximum, trois variables. En réalité, le fléchissement de la productivité du travail observé chez les personnes plus instruites est dû non pas à l’instruction qu’elles ont reçue mais au changement des rapports entre elles et leur travail ; car, avec l’augmentation du niveau de l’éducation, augmentent les besoins de la part de la personne instruite, et cela aussi bien en ce qui concerne le travail lui-même que les conditions culturelles et le niveau de vie. Ainsi, on peut constater que si le changement dans le niveau d’instruction d’une personne ne s’accompagne pas d’une transformation sensible dans son mode de vie et dans son entourage, l’éducation contribuera plus à la frustration ou encore à l’augmentation de l’agitation politique qu’au rendement du travail.