Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

éducation (suite)

L’égalité devant l’éducation

Voici sans doute le thème majeur de recherche et de préoccupation des chercheurs aussi bien que des politiciens dans les sociétés industrielles de notre temps. De quoi s’agit-il ? La discussion concerne un thème ambigu qu’on appelle la démocratisation de l’enseignement, compris le plus souvent comme l’égalité des chances d’accès à l’enseignement des enfants issus de diverses couches sociales. Cet intérêt particulier s’explique facilement, compte tenu à la fois de l’accroissement des effectifs scolarisés et du rôle que joue l’instruction dans la distribution des privilèges. L’intérêt des sociologues se porte cependant sur la nature des inégalités, qui a changé au cours des temps. Il faut noter d’emblée que le thème de la démocratisation de l’enseignement n’est pas nouveau ; bien qu’il resurgisse aujourd’hui avec une force nouvelle, il était déjà connu et il fut débattu de nombreuses fois dans le passé. En effet, quand on examine les textes officiels français sur l’école, on constate que, depuis Condorcet jusqu’à nos jours, ce sujet revient constamment. Ainsi, le projet Langevin-Wallon de 1947 reprenait les termes des « compagnons de l’Université » de 1915-1920 : introduire la justice à l’école par la démocratisation de l’enseignement, mettre chacun à la place que lui assignent ses aptitudes pour le plus grand bien de tous ; la diversification des fonctions sera commandée non plus par la fortune ou la classe sociale mais par la capacité à remplir la fonction (dans ce projet, la distinction entre premier et second degré disparaissait, et l’enseignement était obligatoire pour tous de 6 à 18 ans).

Les ambitions des législateurs et des politiciens d’aujourd’hui sont très souvent les mêmes. Le but ultime reste toujours l’égalisation des chances devant l’école, mais son accomplissement est toujours très lointain.

En effet, d’un pays à l’autre et indépendamment du régime sociopolitique, l’accès aux niveaux les plus élevés de l’enseignement reste l’apanage des classes supérieures. En France, par exemple, où le nombre des étudiants dans les universités est multiplié par 5 entre 1950 et 1970, la proportion des enfants d’ouvriers ou de paysans n’augmente que très peu au cours de la même période. Au Brésil, le nombre des étudiants a été multiplié par 25 depuis 1940, et la proportion des enfants d’ouvriers a augmenté dans le même temps de 1 p. 100 (elle constitue actuellement 2 p. 100 de l’ensemble de la population étudiante). La situation change sensiblement dans les pays socialistes, où l’égalité devant l’enseignement n’a pas seulement été proclamée mais assurée par des décrets administratifs dont l’application a été sévèrement contrôlée par l’administration et les organes du parti. En règle générale, l’admission des enfants originaires de l’intelligentsia a été subordonnée au respect d’une certaine proportion de sujets venant de familles rurales et ouvrières. Malgré cela, on y observe également l’afflux des enfants de personnes placées aux sommets de la hiérarchie sociale. Ceux de l’intelligentsia ont de 4 à 8 fois plus de chances d’entrer à l’université que les autres.

Les inégalités devant l’éducation ne se posent pas toujours dans les mêmes termes et au même niveau. Dans un pays où la scolarisation est très faible, ces inégalités apparaîtront déjà au niveau de l’enseignement primaire ; car, dans une société où la majorité de la population ne possède aucun diplôme, la possession d’un titre ne dépassant pas le niveau du C. A. P. ou du C. E. P. procure déjà un avantage immense dans la compétition économique, et détermine les chances de la réussite sociale. En revanche, dans les sociétés où la scolarisation est rendue obligatoire jusqu’à 16 ou même 18 ans, comme c’est le cas des États-Unis, de la Suède ou de l’Union soviétique, le niveau à partir duquel l’éducation contribuera à la différenciation sociale se déplace jusqu’au baccalauréat, voire au-delà. Il est caractéristique que, partout dans le monde, on observe les mêmes tendances ; la poursuite des études aux niveaux élevés est directement liée à l’origine sociale du postulant ; autrement dit, plus on appartient à une classe élevée, plus les chances de poursuivre les études augmentent. Comment expliquer un tel état de choses ? Pourquoi, malgré les très grands efforts que les sociétés déploient dans le domaine de la démocratisation de l’enseignement, les résultats sont-ils toujours insatisfaisants ? Les facteurs qui contribuent aux inégalités devant l’éducation sont multiples ; ces inégalités à la fois reflètent et déterminent toutes les inégalités sociales ; les explications sociologiques, aussi bien que les mesures prises par diverses instances dans le dessein de rétablir une égalité des chances, sont en règle générale partielles et dépendent fortement du contenu de la définition de la démocratisation à un moment donné. En effet, si on définit la démocratisation de l’éducation à la manière de R. Girod (« la véritable démocratisation du système scolaire consiste avant tout à donner à un nombre toujours plus grand d’enfants une instruction toujours meilleure ») et si en plus on ne s’attarde pas trop sur la qualité de cette éducation, la démocratisation de l’enseignement serait en très bonne voie. Par contre, si on entend par démocratisation de l’enseignement l’égalité des chances pour les enfants issus des diverses couches sociales à accéder aux différents niveaux d’enseignement, on constate que sa réalisation est encore très lointaine (à la limite de l’égalité des chances, on suppose dans tous les sous-groupes un taux d’accès égal au taux global de la scolarisation de la classe d’âge). Prenons par exemple le cas de la France entre les années 1961 et 1966 : l’accroissement des effectifs de l’université a été très fort, c’est-à-dire que les chances d’entrée à l’université se sont accrues pour toutes les catégories sociales ; mais si les taux de 1966 sont supérieurs à ceux de 1961, les inégalités entre les différents groupes restent considérables.

La plupart des sociologues adoptent pour leurs analyses cette seconde définition ; les explications restent cependant toujours partielles.