Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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édition (suite)

Le chiffre d’affaires de l’édition française contemporaine (2 milliards de francs, T. V. A. incluse, en 1970) est autant le fait de nouveautés que de réimpressions, d’où l’importance du « fonds » de l’éditeur. Cette notion ne date que de cent ans, les libraires ayant longtemps procédé coup par coup, sans s’attacher aux auteurs ni même à l’exploitation à long terme d’un titre. Elle est née des grands succès du xixe s. — ceux d’un Lacordaire ou d’un Hugo — mettant en vedette certains écrivains et suscitant une politique de relations personnelles entre eux et des libraires tels que C. Ladvocat (1790-1854) et E. Renduel (1798-1874) [avec les romantiques], P. A. Poulet-Malassis (1825-1878) [avec Baudelaire], A. Lemerre (1838-1912) [avec les symbolistes], G. Charpentier (1805-1871) [avec Zola]. L’exemple de V. Hugo, appauvrissant ses éditeurs successifs par une âpreté et des surenchères que semblait justifier son étoile, incita les libraires à remplacer ce climat de concurrence par des liens de confiance beaucoup plus intimes avec leurs auteurs.

Désormais, le vivier littéraire sera prospecté à la loupe : tous les écrivains sont suivis, sollicités, engagés dans telle ou telle « écurie ». L’éditeur devient l’ami, le conseiller, le banquier de ses auteurs ; il les choisit, crée une revue pour eux, les guide, les pousse dans la course aux prix ; bref, naît un style de relations très intimes qu’illustrera un Gaston Gallimard (1881-1975).

La concentration de l’essentiel des ventes françaises dans un noyau de firmes n’empêche que le reste s’éparpille sur plus de 300 maisons, l’ensemble totalisant quelque 350 firmes, chiffre très inférieur à celui de l’Allemagne ou des États-Unis. Autre anomalie, cette édition est pratiquement rassemblée à Paris.


La distribution

L’ensemble des éditeurs français produit annuellement quelque 250 millions de volumes, petits ou gros (au Japon, 512 millions). Promouvoir jusqu’au public cette formidable épicerie intellectuelle au rythme de 8 volumes à la seconde — en assurant le rapatriement, du point de vente vers l’éditeur, d’environ 20 p. 100 d’invendus — exige un réseau serré de distribution. Il existe 4 000 libraires et 20 000 points de vente (dont les kiosques), représentant 50 p. 100 du chiffre des ventes, 7 500 vendeurs à domicile (20 p. 100), une trentaine de firmes de vente par correspondance (15 p. 100), enfin des organismes publics et des collectivités (15 p. 100). L’éditeur, parce qu’il consent à ces distributeurs des délais, alors qu’il a dû payer à l’avance le cycle de la production et une partie de la distribution, joue le rôle d’un banquier, rôle dont il essaya, au cours des xviie et xviiie s., d’atténuer la charge en recourant aux souscriptions par avance.

Cette profusion d’éditeurs et d’intermédiaires, dont le travail en commun est difficile à assurer, ne pourrait-elle être ramenée à un nombre réduit de grandes unités de création, que desservirait un service commercial unique ? Mais cette concentration poussée tuerait les initiatives individuelles qui émanent souvent de maisons petites ou moyennes et dont la somme constitue le mouvement créateur de l’édition ; quant à l’instauration d’un distributeur monolithique de produits culturels, son autorité et son poids s’avéreraient autant écrasants pour la profession qu’inquiétants pour l’État.

La pression exercée par les services commerciaux des éditeurs sur les canaux de distribution accentue le caractère aléatoire de l’entreprise et occasionne, au niveau libraire, des invendus dont une partie reste à sa charge et, chez l’éditeur, des « retours » difficilement prévisibles et susceptibles de grever brutalement sa trésorerie. Cette chute de rentabilité incite le libraire à abandonner son rôle d’échantillonneur et de conseiller du public pour se limiter aux titres à succès et à ne plus procéder que par petites commandes afin de maintenir son stock aussi bas que possible. On pourrait ainsi réduire les bons libraires au niveau des petits détaillants ou des grandes surfaces — qui travaillent sans risques sur un mince catalogue d’œuvres prévendues — et enlever à l’éditeur ses possibilités de tâter au départ le public par des sondages ponctuels et répétés qui engagent peu. On aboutirait alors à une quasi-disparition des firmes moyennes, donc à la standardisation d’une édition concentrée en quelques maisons imposant à gros budget des best-sellers déterminés : bref, ce serait là un processus inhibiteur de tout mouvement créateur et destructeur du potentiel culturel national.

La liberté donne à l’édition son élan mais lui instille aussi un peu de poison sous la forme d’une forte multiplication des firmes depuis 1945, accompagnée d’une certaine anarchie dans le travail et la concurrence. Cet état de fait entraîne un va-et-vient sans précédent : entre 1950 et 1970, 150 éditeurs ont disparu mais autant ont vu le jour.


L’impasse ou le tournant

L’édition a connu des apogées : l’apothéose de l’Encyclopédie en 1762 ; en 1880, une activité produisant 13 000 nouveautés ; en 1925, sommet de l’entre-deux-guerres, 15 000 nouveautés ; la reprise d’activité des années 50 ; sans compter les belles époques de bibliophilie récentes (1920-1928 et 1945-1948). Mais aussi des crises : en 1890 et en 1930, plus une saturation à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, on perçoit une hésitation : face à une production qui tourne à la surproduction, le taux de croissance (8 p. 100) s’avère très moyen eu égard aux opportunités offertes, tel l’allongement de la scolarité. Le citadin ne dispose guère du temps et des forces nécessaires à une « vraie » lecture, alors que, née de la gratuité généralisée de l’enseignement, s’infiltre en lui l’idée que la culture — donc le livre — ne doit plus constituer une dépense.

On sait que 50 p. 100 des Français ne lisent pas de livres. Pourtant, ceux qui jadis ne lisaient pas, faute d’argent, en dépensent aujourd’hui pour s’informer et se distraire grâce aux journaux, aux périodiques illustrés, aux films, à la radio et à la télévision, media pour masses qui constituent, en quelque sorte, la contestation du message livre. C’est que l’audio-visuel l’emporte en puissance d’impact sur le scriptural, sa pénétration sensorielle et affective ne demandant à l’auditeur qu’une adhésion passive alors que la lecture exige une collaboration intellectuelle auteur-lecteur.