Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

écrivains, auteurs, hommes de lettres (suite)

Les problèmes purement économiques sont les plus faciles à saisir, dans la mesure où on les isole artificiellement des problèmes littéraires ou sociaux. Le plus élémentaire consiste à savoir de quoi vit ou devrait vivre l’écrivain. Il n’y a à cela que deux réponses possibles : le financement interne par le droit d’auteur ou le financement externe, qui peut prendre deux formes : soit le mécénat, soit l’autofinancement.

Le mécénat est l’entretien de l’écrivain par une personne ou une institution qui le protègent, mais attendent de lui en retour la satisfaction d’un besoin culturel. La familia du riche Romain de l’Empire a sans doute été la structure sociale la mieux adaptée au mécénat, qui doit d’ailleurs son nom à Mécène, protecteur d’Horace, mais le mécénat s’est développé dans toutes les cours princières, royales et papales du Moyen Âge jusqu’au xviiie s. Il n’a cédé que devant le nivellement des fortunes et l’industrialisation de l’édition grâce à l’imprimerie. Il subsiste encore de nos jours sous des formes plus ou moins détournées de mécénat public. Certains prix littéraires portent encore dans leur conception la marque du mécénat.

Mais tous les écrivains de l’Antiquité n’ont pas été entretenus par des mécènes. Beaucoup d’entre eux étaient de grands personnages, des magistrats ou des fonctionnaires d’un rang élevé. C’est eux-mêmes qui assuraient leur propre financement. Cette sorte d’automécénat a disparu avec le personnage du patricien disposant du loisir (otium) nécessaire pour se livrer à ses penchants littéraires. Il y a eu jusqu’au xixe s. et il y a parfois encore des « gentilshommes écrivains », mais ils se sont faits de plus en plus rares à mesure que l’acquisition de la richesse devenait elle-même un métier.

L’autofinancement de l’écrivain a pris dès lors une nouvelle forme et le plus souvent celle d’un second métier. Voltaire a vécu de ses affaires plus que de ses livres. De nos jours, l’écrivain est volontiers membre d’une profession libérale, fonctionnaire, journaliste ou professeur. C’est là une solution acceptable, mais limitée dans ses effets. Le nombre des professions qui laissent le loisir d’écrire et prédisposent par leurs préoccupations au travail littéraire est relativement réduit, ce qui enferme dangereusement l’écrivain dans une couche sociale. D’autre part, les exigences matérielles, légales ou éthiques du second métier (qui est souvent le premier) ne vont pas toujours sans entraver la nécessaire liberté de l’écrivain professionnel.

En 1755, par une lettre célèbre à lord Chesterfield, Samuel Johnson a, en Angleterre, sonné le glas du mécénat et revendiqué pour l’écrivain le droit de vivre de sa plume. Cinq ans plus tard, Goldsmith pouvait écrire : « Actuellement, un homme de lettres dont les œuvres ont une valeur marchande est parfaitement conscient de cette valeur. Tout membre de la communauté, en achetant ses écrits, contribue à lui en donner son salaire. »

C’est autour du principe du financement interne de l’activité littéraire que devait s’organiser le métier des lettres. Il a été long à passer dans les mœurs. Par une loi de juillet 1793 la Convention l’a reconnu implicitement en déclarant que « la propriété littéraire appartient aux auteurs d’écrits en tous genres ». Encore fallait-il s’entendre sur les modalités d’exploitation de cette propriété. En France, les auteurs dramatiques furent les premiers à s’organiser, mais c’est en 1838 que, sous l’impulsion d’Honoré de Balzac, fut fondée par Louis Desnoyers (1802-1868) la Société des gens de lettres, dont le rôle principal est la défense des intérêts matériels des écrivains.

Reconnu comme propriétaire de son œuvre, l’écrivain est désormais intégré au schéma économique du capitalisme triomphant. C’est son droit de propriété qu’il cède à l’éditeur. Ce dernier tire alors parti librement de l’œuvre en lui consacrant les investissements qu’il juge nécessaires. Ce type de relation a prévalu dans les rapports écrivain-éditeur tout au long du xixe s. Bien que constituant un incontestable progrès sur la situation antérieure, où l’entrepreneur d’édition — imprimeur ou libraire — commercialisait une matière intellectuelle qu’il se procurait à vil prix, le financement de l’écrivain incombant à quelque mécène, la cession de propriété ne satisfait pas les exigences des sociétés modernes, où le droit du travail est considéré à l’égal de celui de la propriété, souvent le prime et parfois s’y substitue.

Or, c’est une prestation de travail que fournit l’écrivain, même si, par ailleurs, le produit de ce travail est un objet possédant une valeur propre. À ne considérer que l’objet et l’échange auquel il donne lieu, on s’enferme dans le même « marché malhonnête » que dénonçait Ṭāhā Hussein à propos du mécénat : « Le mécénat donne de l’or ou de l’argent que l’homme de lettres dépense au fur et à mesure qu’il le reçoit : lui, il donne son art ou sa pensée, lesquels ne sauraient en aucun cas être dépensés. »

Aussi les législations actuelles tendent-elles à assurer à l’écrivain d’une part la rémunération normale de son travail, d’autre part des droits progressifs correspondant à la cession d’exploitation qu’il consent à l’éditeur.

En France, la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique a harmonisé, précisé et modifié en ce sens les législations existantes. Un de ses effets les plus importants est d’exclure la cession forfaitaire de la propriété littéraire et de fonder la relation écrivain-éditeur sur un accord qui est un compromis entre la convention capital-travail et le contrat entre propriétaire et exploitant. Dans les pays socialistes et notamment en U. R. S. S., on trouve, mutatis mutandis, un compromis analogue : l’écrivain est rémunéré d’une part en tant que travailleur intellectuel, d’autre part en tant qu’auteur d’œuvres déterminées et au prorata de leur diffusion.