Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Durkheim (Émile) (suite)

Une société saine est donc une société où règne un certain consensus. C’est l’état normal d’une société que de favoriser le développement d’une solidarité entre ses membres. Cependant, comme Durkheim l’expose dans De la division du travail social (1893), le type normal de solidarité varie selon le degré de modernité de la société considérée, selon le degré de différenciation sociale qui y règne. Durkheim a particulièrement insisté sur les deux pôles de cette évolution. Nous avons au point de départ, et pour les sociétés les plus simples, la solidarité qui naît de la ressemblance, de l’identité d’un individu à l’autre : les individus y sont alors solidaires parce que, à la limite, il leur manque toute possibilité de se penser comme différents des autres ; ils ne peuvent s’opposer parce qu’ils s’identifient totalement à la société. On comprend que, pour Durkheim, cette solidarité soit « mécanique ». À l’autre extrémité, les sociétés modernes où règne la « division du travail » ne peuvent connaître qu’une solidarité de coopération, de collaboration ; les individus s’y sentent solidaires parce que, chacun ayant une fonction spécialisée, ils dépendent les uns des autres pour la satisfaction complète de leurs besoins. La norme morale tend alors à être une norme juridique dans la mesure où il est nécessaire que soient définis les règles de la coopération et l’échange des services des participants au travail collectif. Cette « solidarité organique » présidera à l’analyse, qui sera dite « fonctionnaliste », de la société.

À partir du normal, Durkheim peut maintenant étudier le pathologique comme il le fait tant dans De la division du travail social que, plus systématiquement encore, dans sa troisième œuvre majeure, le Suicide (1897).

Les sociétés évoluent en effet, et en particulier pour des raisons très simples et quasi mécaniques, comme l’accroissement numérique de leurs membres. « La division du travail varie en raison directe du volume et de la densité des sociétés [...] grâce à la division du travail les rivaux ne sont pas obligés de s’éliminer, mais peuvent exister [...] mais la lutte pour la vie y est aussi plus ardente. »

C’est dire que le changement social est facteur de crises et de troubles divers, et c’est à isoler la cause de ces troubles que doit s’appliquer le sociologue.

Pour Durkheim, il est indubitable que les sociétés modernes sont des « sociétés malades ». Il faut noter, d’ailleurs, que l’expression prend une particulière résonance quand on s’aperçoit que cet état de crise, diagnostiqué par Durkheim, correspond à celui que le marxisme, par exemple, avait décrit et que les termes mêmes de la description sont dans les deux cas sensiblement voisins. Parler dès lors de maladie signifie bien, dans la pensée de Durkheim, qu’il n’y a point de contradiction inhérente au corps social telle que rien ne puisse le guérir. Parler de maladie, c’est parler d’un état passager que le sociologue a justement pour tâche de rendre plus passager encore, non pas en précipitant le gouvernement, mais, au contraire, en supprimant le mal pour rendre au corps social cette santé profonde qui avait été atteinte, mais non pas supprimée par lui.

Cette maladie, tout particulièrement sensible dans notre société, ainsi que sa cause, qui y est manifeste, Durkheim les baptise sous le terme d’anomie*, qu’il définit comme une absence de règles communément admises. Plus précisément, elle consiste soit dans une absence pure et simple de règles, soit dans l’obsolescence de règles inadaptées à un nouvel état de société. Et il est clair que sa cause réside dans un changement si rapide de la société qu’il ne donne pas à la connaissance collective le temps de mettre au point un corps de réglementations adéquates.

Durkheim voit l’anomie menacer tout particulièrement nos sociétés à l’épreuve de l’industrialisation : le développement de l’économie lui paraît en effet trop rapide pour que la société puisse élaborer une réglementation de la vie économique qui en suive l’incessant bouleversement. Aussi, Durkheim n’a-t-il pas ignoré les phénomènes que Marx décrivait en termes de lutte de classes ou d’aliénation.

Comme tout médecin en possession d’une conception du normal et du diagnostic de la maladie, Durkheim se doit de préconiser des remèdes. Là encore, sa pensée offre l’image d’une parfaite rigueur et d’une parfaite cohérence, comme en témoignent aussi bien ses ouvrages que ses cours, qui portent la marque d’une préoccupation morale extrêmement vive (Éducation et sociologie, 1917 ; Leçons de sociologie, 1923).

À ses yeux, les grandes sociétés modernes sont peu faites pour rassurer l’individu et lui donner des garde-fous contre l’isolement. Face à l’immense masse d’hommes que représente une nation moderne, l’individu ne peut que se sentir solitaire, sans liens et sans aucune commune mesure avec cette foule anonyme et impersonnelle. Reconstituer une société ne peut donc se faire, selon Durkheim, qu’au niveau où les mots gardent un sens, c’est-à-dire au niveau de groupes humains suffisamment petits pour que les hommes puissent y entretenir des relations de sociabilité réelle et pour que le groupe qu’ils constituent ait une réalité morale pour chacun d’eux. Ces petites sociétés constitueront alors les chaînons reliant l’individu à la grande société. On voit que Durkheim était l’héritier de Tocqueville lorsqu’il préconisait la régénération de ces corps intermédiaires souhaitée par l’auteur de l’Ancien Régime et la Révolution. Cette idée ne porta d’ailleurs pas chance à Durkheim, parce que, en tentant de l’appliquer à des structures industrielles et économiques, il appela ces corps intermédiaires des corporations. Le terme valut à Durkheim de nombreux ennemis, mais ce serait un contresens que de ne pas voir la signification proprement socialisante qu’il y attachait.

C. P.

 G. Davy, Sociologue d’hier et d’aujourd’hui (Alcan, 1931). / J. Duvignaud, Durkheim (P. U. F., 1965). / R. Aron, les Étapes de la pensée sociologique (Gallimard, 1967).