Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
D

Dos Passos (John Roderigo) (suite)

Correspondant de guerre pendant la guerre civile espagnole, puis pendant la Seconde Guerre mondiale, Dos Passos amorce en 1938 un tournant politique radical vers la droite nationaliste. Aventures d’un jeune homme (1939), Numéro Un (1943) et le Grand Dessein (1949) forment une trilogie, District of Columbia, très inférieure à U. S. A. Renonçant à ses recherches techniques, mais aussi perdant sa verve, Dos Passos y décrit la vie politique et les désillusions de la gauche. Comme si son conservatisme avait tari sa puissance créatrice, ses dernières œuvres, Most Likely to Succeed (1954) et Great Days (1958), passent inaperçues. Dos Passos se tourne vers l’essai (Occasions and Protests, 1964 ; Mid Century, 1961), où, critiquant Roosevelt, les syndicats, la jeunesse, il montre un nationalisme de plus en plus conservateur. En 1964, il soutient la candidature de Goldwater à la présidence. Il écrit une histoire des États-Unis (The Men who made the Nation, 1957), une histoire du Portugal, une biographie de Jefferson. Presque oublié, il publie en 1967 une autobiographie pleine de verve, la Belle Vie, dont l’allégresse tranche avec le désespoir de ses romans et l’amertume de sa vieillesse. Cette verve sauve ses meilleurs livres. Malgré ses engagements politiques, malgré des recherches techniques datées, il révèle dans Manhattan Transfer et U. S. A. la puissance d’un créateur qui laisse malgré lui les personnages d’une comédie humaine qu’il voulait, à tort, « impersonnelle ».

J. C.

 C. E. Magny, l’Âge du roman américain (Éd. du Seuil, 1948). / J. Potter, Bibliography of John Dos Passos (Chicago, 1950). / G. A. Astre, John Dos Passos (Lettres modernes, 1956-1958 ; 2 vol.). / J. H. Wrenn, John Dos Passos (New York, 1961). / R. G. Davis, John Dos Passos (Minneapolis, 1962). / J. D. Brantley, The Fiction of John Dos Passos (La Haye, 1968).

Dostoïevski (Fedor Mikhaïlovitch)

Romancier russe (Moscou 1821 - Saint-Pétersbourg 1881).



Introduction

L’œuvre de Dostoïevski, comme sa vie, est un champ de bataille. Les anges et les démons, les innocents et les criminels, Dieu et Satan s’y mesurent en un combat sans merci, qui, de livre en livre, d’affrontement en affrontement, abat toutes les résistances et met à nu les plus secrètes plaies. Quand le prix de la souffrance a racheté les turpitudes des hommes, alors la pureté peut triompher. Si le grain ne meurt...

Lui-même, Dostoïevski, de quel parti est-il ? Du parti du diable, avec les ivrognes, les sensuels, les pervers, les débauchés, si admirablement décrits dans ses romans ? Ou du parti des chérubins, avec le prince Mychkine et Aliocha, qui jettent sur ces pages sombres l’illumination de leur foi ? Quelle complicité l’attache à ses héros révoltés et lui fait si bien dépeindre les âmes viles ? L’œuvre littéraire se nourrit de la chair et du sang de l’auteur, et l’auteur, par son œuvre, exorcise ses démons.

En Dostoïevski cohabitent les contraires : « Je n’ai fait, dit-il, que pousser à l’extrême ce que vous n’osiez pousser qu’à moitié. » Il a parcouru toute la gamme du bien et du mal, en passant des pires excès aux cimes sublimes du sacrifice. Chaque instant de sa vie — cette vie traversée de drames et d’aventures —, chaque page de son œuvre est une lutte entre des passions ou des idées contradictoires. La tendresse et la brutalité, le mépris et le besoin d’affection, l’humilité et l’arrogance se disputent en lui et dialoguent à travers ses personnages en une épuisante controverse.

Chaque page est aussi un appel pour forcer le silence des espaces infinis ; car cet homme génial, qui vit au bord d’un gouffre et qui est à lui-même un gouffre, ne se pose au fond qu’une seule question à laquelle il s’accroche comme au fil conducteur de sa vie, débrouillant l’écheveau de ses œuvres : Dieu existe-t-il ? « La question principale, écrit-il à son ami Apollon Nikolaïevitch Maïkov (1821-1897) à propos des Frères Karamazov, qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j’ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie, l’existence de Dieu. » Autour de ce leitmotiv viennent s’organiser d’autres thèmes, liberté, révolution, nihilisme, goût de l’absurde, ceux-là mêmes qui appartiennent désormais à la conscience moderne.


« Fedia, c’est du feu ! »

Fedor Dostoïevski naît le 30 octobre 1821 à Moscou, dans un logement de l’hôpital Marie, où son père exerce la médecine. La famille Dostoïevski vit alors dans une certaine aisance — voiture, chevaux, domestiques —, qu’elle doit au logement gratuit et à la clientèle privée que s’est constituée le docteur. Fedor et son frère aîné, Mikhaïl, passent le plus clair de leur temps dans un petit réduit, formé par le départ d’un escalier dans l’antichambre, d’où ils observent les allées et venues des éclopés de l’hôpital et d’où ils échappent aux taloches de leur pochard de père.

Car le docteur, brutal, ivrogne, avare, distribue les coups et les injures pour se faire obéir, sans épargner sa femme. Fedor entendra longtemps la voix soumise et suppliante de sa mère, semblable à celle de ces « douces » qui peupleront son œuvre et feront s’écrier Raskolnikov : « Pourquoi ne pleurent-elles pas ? Elles donnent tout avec un regard doux et calme... »

Fedor a neuf ans lorsque sa mère, atteinte de phtisie, se retire à la campagne, sur les terres de Darovoïe, que la famille vient d’acheter. Elle écrit, pour l’apaiser, de tendres lettres à sa « petite colombe » de mari, que le vin et l’absence de sa victime rendent plus hargneux que de coutume : « Ne te fâche pas contre Fedia, tu sais bien, c’est du feu ! » Déjà elle a pressenti la bouillonnante ardeur sous la fragilité de ce garçon toujours souffrant, que secouent les spasmes et les malaises nerveux. On fait remonter la première crise d’épilepsie de Dostoïevski à l’âge de sept ans.

L’été venu, la famille se retrouve à Darovoïe. C’est alors l’ivresse de vivre pour le petit Fedia, qui gambade dans les champs, joue au sauvage, bavarde avec les moujiks et chante de joie, lorsque son père, abruti par le vin, ne lui a pas ordonné de l’éventer durant sa sieste avec une branche de tilleul. Les sentiments que l’enfant ressent devant ce corps affalé de « bête fauve », on peut, sans doute, s’en faire une idée en relisant ces mots placés dans la bouche de Dmitri Karamazov : « Peut-être que je ne le tuerai pas ; peut-être que je le tuerai ; j’ai peur que, juste à ce moment-là, son visage ne me paraisse trop haïssable ! J’éprouve à le voir un dégoût personnel [...]. » Mais ce tyran qu’il déteste, Dostoïevski découvre bientôt à quel point il lui ressemble : « Il y a en moi une force qui résiste à tout, celle des Karamazov, la force qu’ils empruntent à leur bassesse », avoue Ivan. Comme son père, il se sait sentimental et cruel...