Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Dodgson (Charles Lutwidge) (suite)

Charles Dodgson est un pur produit de l’époque victorienne. Né dans une famille de douze enfants, dont sept filles, il grandit dans un milieu des plus conformistes, fréquente de sévères institutions, telle la Rugby School. En 1851, il entre au collège de Christ Church à Oxford. Puis le brillant étudiant obtient un poste de « résident » dans son propre collège. Diacre de l’Église d’Angleterre sans entrer dans les ordres, il va enseigner pendant près de quarante ans la logique et les mathématiques. Il semble parfaitement à l’aise dans cette atmosphère de puritanisme et de tradition, puisqu’il publie des livres aussi sérieux qu’Euclid and His Modern Rivals (Euclide et ses rivaux modernes, 1879-1885) ou que Curiosa Mathematica (1888-1893), mais il signe d’un pseudonyme Alice’s Adventures in Wonderland (Alice au pays des merveilles, 1865) et Through the Looking-Glass (De l’autre côté du miroir, 1872), à qui il doit son immortalité. Plutôt donc qu’à une réaction contre la société immuablement réglée, bourgeoise et soumise aux conventions dans laquelle il se trouve, c’est à une vision particulière du monde que Charles Dodgson doit d’être devenu Lewis Carroll. À sa sensibilité poétique, à son goût du rêve, à la fraîcheur de son imagination, qui lui faisaient, tout jeune, animer un théâtre de marionnettes ou dessiner dans la neige d’indéchiffrables labyrinthes et, un peu plus tard, adolescent, éditer et illustrer le Parapluie du presbytère (1849) pour le plus grand plaisir de ses frères et sœurs. Et aussi certainement à cet indestructible sens de l’humour qui sommeille en chaque Anglais et qui a permis au lecteur victorien, si apparemment éloigné de toute fantaisie, de souscrire à son univers « absurde ».

« Absurdisme » et « nonsense », mis à la mode par Edward Lear (1812-1888) avec son Book of Nonsense (1846), peuvent être considérés, selon André Breton, comme l’échappatoire idéale offerte à un esprit mis en présence de problèmes qu’il ne peut résoudre. Alice au pays des merveilles serait né de la difficulté de faire cohabiter dans une même existence rêve et réalité, foi et raison. Le nonsense apparaît chez Lewis Carroll comme l’intrusion de la raison raisonnante dans les fantasmes oniriques, de l’extravagance dans la logique. Lewis Carroll, maître reconnu et incontesté de l’absurdisme, élève le nonsense à la hauteur d’un art dans The Hunting of the Snark (la Chasse au Snark, 1876). Mais c’est peut-être avec sa « Mad Tea-Party » qu’il fournit le chef-d’œuvre de l’extravagance raisonnable. Il pourrait sembler imprudent de chercher dans cette folle cérémonie du thé une arrière-pensée de contestation ou de révolte. Il n’en reste pas moins qu’elle constitue une fort réjouissante mise en pièces de la plus sacrée des institutions bourgeoises anglaises. Les adultes peuvent trouver dans sa lecture de profitables sujets de méditation sur la relativité de la hiérarchie dans l’échelle des valeurs sociales, et les enfants un très sain exercice de « défoulement », d’autant plus que le style ne perd jamais, même au cœur de la plus charmante folie, ses qualités de clarté, de rigueur, de précision et d’implacable logique : « Prenez un peu de vin, dit le Lièvre de Mars d’un ton engageant. Alice regarda sur toute la table ; mais ne voyant que du thé, elle observa : — Je ne vois pas de vin. — Il n’y en a pas. — En ce cas il n’était pas très poli à vous d’en offrir, dit Alice en colère. — Il n’était pas très poli à vous de vous asseoir sans y être invitée. »

Il y a, on le voit, chez Carroll, une profonde et merveilleuse survivance des appréhensions du monde par les moyens de l’enfance, où l’imagination supplée nos misérables perceptions. Il faut donc avoir gardé une fraîcheur d’esprit parfaitement intacte pour se mouvoir sans vertige dans son univers à l’envers — l’Erewhon de Samuel Butler —, où tout n’est que relativité, poésie un peu folle et délire verbal. « Quand j’emploie un mot, dit Hympty Dumpty avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus ni moins. » On est ainsi conduit à partager l’avis d’Alice à la lecture du poème sur le Jabberwocky : « Cela m’a l’air très joli [...] mais c’est plutôt difficile à comprendre ! [...] J’ai l’impression que cela me remplit la tête d’idées [...] seulement je ne sais plus trop lesquelles ! » N’est-ce pas la parfaite illustration de l’univers qu’on découvre De l’autre côté du miroir, où « il faut courir de toutes ses forces pour rester au même endroit » ! Dans cette logique poussée aux confins de l’absurde, dans cette richesse d’invention verbale — l’une et l’autre amplement exploitées par des générations d’écrivains modernes, de Jarry à Kafka, de Joyce à Cocteau —, les surréalistes ont reconnu leur effort pour « déplacer les bornes du soi-disant réel » (Breton) ou « l’emploi déréglé et passionnant du stupéfiant image » (Aragon), et ont salué un précurseur en Dodgson. Il n’est pas du tout certain que le paisible professeur eût accepté avec plaisir ce parrainage. Leur « révolte contre le nonsense social, qui légitime le recours à l’arme du nonsense poétique », n’est en effet — ainsi que l’explique Henri Parisot — que démarche inconsciente dans l’esprit de Carroll. Son nonsense à lui, on le trouve toujours imprégné de cet humour au deuxième ou au troisième degré, lequel demeure pour la postérité la marque difficilement imitable de l’esprit anglais, réfractaire par ailleurs au surréalisme sous toutes ses formes. Parfois, on découvre pourtant derrière les pirouettes du prestidigitateur comme une inquiétude. Il y a Alice qui dit : « Étais-je la même ce matin en me levant ? [...] Mais si je ne suis plus la même, il s’agit alors de savoir qui diable je suis. Voilà le problème. » Il y a « le bois où les choses n’ont pas de nom ». Et le Boulanger de la Chasse au Snark oubliant aussi le sien inscrit sur toutes ses malles abandonnées sur la grève. Cette inquiétude sur la réalité de notre personnalité, Carroll l’exprime dans une phrase à allure de problème : « Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être, ou si vous préférez, plus simplement dit : ne vous imaginez pas que vous êtes autrement que ce qu’il semble aux autres ou que ce que vous auriez pu être soit différent de ce que vous seriez autrement. » Peut-être même que notre vie n’est qu’un rêve. « Peut-être que nous faisons tous partie du même rêve [...], constate Alice avec quelque mélancolie [...] seulement je voudrais bien que ce soit mon rêve à moi », et Carroll ne peut cacher son angoisse quand, presque parvenu au bout de sa route, il écrit dans Sylvie et Bruno (1889-1893) : « Toute notre vie n’est-elle donc qu’un rêve ? — Aperçu dans une lueur dorée — À travers le cours sombre et irrésistible du temps ? — Courbés jusqu’à terre par le cruel malheur ou riant devant quelque parade foraine — Nous sommes emportés sans connaître le but [...]. » On croirait comme un écho lointain à la Tempête de Shakespeare : « Nous sommes de l’étoffe / Dont les rêves sont faits, et notre petite vie / Est close d’un sommeil. »