Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
D

Djakarta (suite)

La quatrième et dernière phase de l’urbanisation débute après la guerre, avec la construction d’un nouveau quartier résidentiel, sorte de ville satellite de Djakarta dont elle est séparée par près de 4 km, espace libre qui a tendance à disparaître ; rizières et diguettes sont nivelées fébrilement de part et d’autre de la voie express qui relie le centre de Djakarta au nouveau quartier de Kebajoran. À l’est, boutiques, cabanes et jardins se répètent à des milliers d’exemplaires ; à l’ouest, la municipalité s’est réservé de vastes étendues sur lesquelles elle construit divers édifices à vocation nationale : studios de radio et télévision, parlement, qui viennent compléter un vaste complexe d’installations sportives, dont un énorme stade de 80 000 places, construit avec l’aide soviétique.

Le départ des Néerlandais a permis aux Indonésiens d’occuper l’ensemble des quartiers résidentiels, mais, simultanément, la ville a été envahie par des centaines de milliers de ruraux qui refluaient des campagnes surpeuplées de l’île de Java. Depuis cette date surtout, l’urbanisation ne peut être ni contenue ni canalisée : chaque année, 250 000 à 300 000 campagnards viennent s’établir à Djakarta dans la plus totale anarchie, sans que les autorités municipales aient les moyens d’entreprendre les travaux d’équipement les plus nécessaires et urgents.

Les installations permettant de ravitailler la ville en eau, en électricité, le réseau urbain, les matériels de transport, téléphoniques... prévus à l’époque coloniale pour ravitailler et servir 600 000 habitants doivent en 1970 répondre aux besoins de... 5 millions d’habitants. La plupart de ces équipements sont périmés et, de plus, ils sont extrêmement détériorés par les conditions d’utilisation.

En dépit et à cause de cette urbanisation accélérée, la ville conserve un caractère très rural (en 1961, plus de la moitié des habitants de Djakarta étaient nés hors de l’agglomération) qui apparaît nettement dans le genre de vie et l’aspect de l’habitat. Il y a peu de différence entre un « Kampung » urbain et un « Kampung » rural, autrement dit entre un quartier de la capitale indonésienne et un véritable village.

Les cabanes disparaissent le plus souvent derrière des rangées de bananiers et de palmiers ; quant aux matériaux de construction utilisés, ils sont les mêmes qu’à la campagne, essentiellement d’origine végétale, si bien que Djakarta ressemble davantage à une agglomération de villages qu’à une ville ayant une relative unité organique. Le visiteur étranger se sent constamment perdu dans cette immense agglomération dépourvue de véritable centre urbain. En partie pour remédier à cette impression, on a commencé à édifier à l’époque du président Sukarno une douzaine de bâtiments de 15 à 30 étages afin de border dignement la majestueuse avenue qui doit être la vitrine de Djakarta et de l’Indonésie à l’intention des étrangers de passage. Ces constructions, pour le moment disparates, ne forment finalement qu’un décor dominant une « mer » de petits toits étroitement imbriqués, noyés dans la verdure des jardins et s’étendant à l’infini.


Les fonctions urbaines

La structure socioprofessionnelle traduit aussi cette extraordinaire croissance urbaine exacerbée par la congestion générale des campagnes javanaises.

Tout d’abord, l’impression de ville à caractère rural se trouve confirmée par la présence de 100 000 personnes qui tirent leurs revenus d’une activité exclusivement agricole. De plus, il y a les autres ruraux, immigrants en quête d’emploi, de changement de vie, de promotion sociale. Djakarta est absolument incapable de les accueillir et surtout de leur fournir un travail. Les ruraux, déracinés, sont alors contraints d’exercer d’innombrables petits métiers qui leur assurent de façon plus ou moins régulière des moyens d’existence précaires. Ces activités sont en général parasitaires, improductives dans la mesure où elles ne créent aucune plus-value et orientées vers la récupération d’objets les plus divers, le petit commerce (600 000 emplois), l’artisanat et les transports (460 000 emplois). Les cyclo-pousses à eux seuls ont fait vivre 1 200 000 personnes, soit le cinquième de la population totale de Djakarta. Cette hypertrophie du secteur tertiaire n’est en réalité qu’une forme déguisée de chômage venant s’ajouter au chômage total officiel (35 p. 100 de la population en âge de travailler, soit 1 million de personnes).

Cette improductivité de la ville, ses fonctions de service mises à part, pose de graves problèmes. Elle a pour conséquence de créer une opposition directe et très vive entre les intérêts ruraux et les intérêts urbains, plus concurrents que complémentaires. Le ravitaillement de Djakarta, assuré traditionnellement par les campagnes, est compromis par une autoconsommation de plus en plus importante de celles-ci. Djakarta est donc dans l’obligation d’importer ses denrées alimentaires de l’étranger, engloutissant ainsi une bonne partie des précieuses devises rapportées par la vente des produits agricoles fournis par les plantations ou par la vente des matières premières (pétrole, minerais, etc.). Les campagnes voient donc se dissiper au profit de Djakarta une partie du fruit de leur travail et, de ce fait, ne sont pas en mesure de le réinvestir pour leur propre compte sous forme d’engrais, de matériel agricole, de travaux d’aménagement ruraux, etc. De plus, ces dépenses privent Djakarta et les autres villes de devises qui auraient pu être utilisées pour l’achat d’équipements industriels assurant justement une base économique plus saine à la population urbaine. L’industrie à Djakarta ne fait même pas vivre 100 000 personnes.

Au rythme d’accroissement annuel de 5,5 p. 100 que connaît la ville depuis trente années, Djakarta aura 6,5 millions d’habitants en 1975 et de 8 à 9 millions d’habitants à la fin de l’actuelle décennie...

B. D.

➙ Indonésie / Java.