Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Algérie (suite)

Ces oppositions ont, pendant longtemps, prévalu, faisant de l’Algérie un territoire sans unité. Néanmoins, l’islām comme morale et comme religion, la famille comme cellule de base de la société donnent à toutes ces populations une éthique sociale commune. En outre, les dures tribulations de l’histoire les ont peu à peu soudées. Les populations algériennes forment maintenant une nation.


Une démographie galopante

L’Algérie fait bien partie des pays du tiers monde, notamment par le taux particulièrement élevé d’accroissement naturel de sa population.

La mortalité algérienne est encore très élevée pour un pays jeune. On estime que le taux de mortalité se situe entre 15 et 20 p. 1 000. Cela s’explique par le niveau de vie très bas de la majorité de la population (dont l’alimentation est le plus souvent insuffisante et déséquilibrée) et par la faiblesse de l’encadrement sanitaire, en dépit des efforts déployés par les médecins coopérants. Le taux de mortalité infantile est élevé. Néanmoins, la mortalité algérienne tend à diminuer. L’état actuel représente déjà un progrès important par rapport aux conditions nettement plus défavorables du début du siècle. Commencée pendant la période coloniale, l’amélioration de l’état sanitaire de la population doit se poursuivre. Elle pourrait encore entraîner une baisse très sensible du taux de mortalité.

La natalité, parallèlement, se maintient à un niveau proche du maximum biologique (entre 45 et 50 p. 1 000, et peut-être plus). La jeunesse de la population, qui présente des classes d’âge fécondes très nombreuses (et qui le seront de plus en plus) et surtout se caractérise par une extraordinaire fécondité, rend compte de cette très forte natalité. La morale sociale de la tradition islamique entretient un véritable culte de la natalité. Elle encourage les mariages précoces (en Algérie, 20 p. 100 seulement des femmes de vingt à vingt-quatre ans sont encore célibataires, contre 60 p. 100 en Suède), considère la stérilité comme une tare, exalte l’acte sexuel et maintient une autorité complète de l’homme sur la femme.

L’accroissement naturel, de la sorte, s’établit au plus haut niveau. Il s’élève actuellement sans doute au-dessus de 3 p. 100, soit un accroissement annuel de l’ordre de 450 000 personnes. La croissance de la population algérienne est de plus en plus rapide : au début du siècle, environ 4 millions d’habitants, dont 3,5 millions d’autochtones ; à la veille de l’indépendance, 10 millions d’habitants, dont 9 millions de souche maghrébine ; en 1966 plus de 12 millions d’Algériens, en dépit du départ, largement compensé, de 1 million d’Européens ; en 1973, près de 15 millions. À ce rythme, on peut envisager le doublement de la population dans un délai de vingt à vingt-cinq ans.

L’émigration vers l’étranger n’ampute que très partiellement cet accroissement. La tradition s’est peu à peu établie, chez les Kabyles d’abord, puis dans l’ensemble de l’Algérie, du départ, généralement temporaire, de jeunes hommes adultes vers la France, où ils s’efforcent de trouver du travail comme salariés industriels. Ainsi compte-t-on plus de 600 000 travailleurs algériens en France. Leur nombre tend à augmenter (le solde migratoire net s’élève à 20 000 personnes par an environ).

Le problème démographique est au cœur de tous les bouleversements de l’Algérie contemporaine. La pression démographique (jointe à d’autres facteurs) explique dans une large mesure l’échec de la colonisation, et elle a entretenu et soutenu l’explosion nationaliste. Elle permet de rendre compte de bien des mutations sociales qui amplifieront ou, au contraire, atténueront le phénomène. Enfin, elle constitue un des facteurs fondamentaux du redoutable problème économique. Ce pays, déjà profondément marqué par le sous-développement (retard scolaire et médical, médiocrité de la production par habitant, etc.), pourra-t-il surmonter ces faiblesses si les hommes continuent de se multiplier à un rythme aussi élevé ? Sur cette question, les responsables algériens semblent encore hésiter. Certains voudraient encourager un mouvement de limitation volontaire des naissances, timidement esquissé. Mais il peut être aussi exaltant, comme l’a fait le colonel Boumediene, de souhaiter avant tout le développement économique, sans attendre de la limitation des naissances la résolution du problème algérien.


L’urbanisation et les mutations sociales

Augmentant très vite globalement, la population semble, en plus, agitée d’une turbulence profonde, conforme à la vieille tradition du nomadisme, mais accentuée, parfois de façon très inquiétante, au cours des dernières décennies. À l’émigration vers l’étranger s’ajoutent en effet des migrations internes de grande ampleur. Les villes, surtout, constituent de véritables pôles d’attraction, sur lesquels se fixe l’essentiel de l’accroissement de la population.

Pendant la période turque, le réseau urbain de l’Algérie est à peine esquissé : la population urbaine groupe seulement quelque 5 p. 100 des Algériens dans les « médinas » qui accompagnent les ports (Alger, Oran) ou les principaux centres commerciaux, politiques ou religieux de l’intérieur (Constantine, Tlemcen). C’est donc surtout la colonisation qui donne un premier et décisif élan à l’urbanisation, créant de nouvelles cités (Sétif) ou développant, à côté des quartiers traditionnels, de nouveaux ensembles architecturaux de goût européen. Nœuds de communication assurant la liaison avec la métropole (les ports notamment), les villes sont les centres du commerce et de l’administration coloniaux. Mais, peu à peu, parce qu’elles constituent aussi des lieux privilégiés de concentration des emplois, les villes vont assurer une autre fonction, typique des pays sous-développés : elles attirent les populations misérables du « bled » à la recherche de travail ou de secours. Les premiers quartiers de bidonvilles apparaissent entre les deux guerres mondiales. Ils prolifèrent après 1945-1950. Ainsi se modèle en un triple contraste l’image dramatique ou insouciante de la ville algérienne : la médina enlaçant ses ruelles autour de murs aveugles ; la ville européenne tirée au cordeau des urbanistes ; le bidonville, caricature sauvage de quartier urbain pour les plus pauvres. Les villes d’Algérie comptaient ainsi, dès 1954, près de 2,5 millions d’habitants (dont 800 000 Européens), plus du quart de la population totale. Le mouvement s’est encore amplifié depuis cette date, puisque la population des villes dépasse 3,7 millions de personnes en 1966, alors que presque tous les Européens sont partis. Il faut admettre une très forte immigration des Algériens de la campagne (le bled) vers les villes pour comprendre de tels chiffres. La migration a augmenté tout particulièrement pendant la guerre et au cours des années qui la suivirent. Les opérations militaires sévissant dans le bled et notamment dans les grands massifs montagneux, les villes devinrent des refuges pour les populations rurales. En outre, la politique des regroupements (destinée à soustraire la population à l’influence du F. L. N.) déracina quelque 2 millions de paysans de leurs villages ou de leurs douars d’origine, et pour beaucoup sans espoir de retour. Certains s’établirent dans les nouveaux villages construits à cet effet. Un grand nombre se réfugièrent en ville, où l’entassement atteignit des limites difficilement soutenables. Le départ des Européens en 1961-62, la vacance soudaine de nombreux immeubles d’habitation entraînèrent un deuxième mouvement d’appel. Ainsi, le taux d’urbanisation est-il maintenant assez élevé pour un pays sous-développé.