Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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dialecte (suite)

La géographie linguistique


Dialectisation

La diversification d’une langue commune en dialectes a donné lieu à des hypothèses de deux types. Pour certains, des changements apparaissant en un point déterminé d’une aire linguistique se propageraient grâce aux contacts et se diffuseraient plus ou moins rapidement selon l’importance des obstacles : géographiques (fleuves, montagnes), politiques (frontières), humains (groupes refusant les innovations). Ces ondes linguistiques auraient ainsi une fonction différenciative ou unificatrice.

D’autres linguistes font plus volontiers appel aux substrats. Lorsqu’une langue en supplante une autre (par exemple le latin se généralisant là où on parlait diverses langues celtiques), certains mots, certains tours, certains traits phonétiques de la langue primitive passent dans la langue nouvelle. De même, des langues qui ont été parlées pendant un certain temps (comme le francique en Gaule) exercent un rôle de superstrats avant de cesser d’être parlées. Enfin, les parlers voisins jouent le rôle d’adstrats.

Il est probable que ces deux hypothèses se complètent. Il est certain, en tout cas, que le morcellement géographique ou politique et les périodes d’insécurité favorisent la différenciation en dialectes.


La dialectologie

La dialectologie s’est fixé pour tâche de déterminer les limites des parlers. L’Atlas linguistique de la France établi entre 1902 et 1909 par Jules Gilliéron (1854-1926) à partir des enquêtes d’Edmond Edmont (de 1897 à 1901) a longtemps servi de modèle (notamment à l’Atlante de Gino Bottiglione). Dans le pays soumis à l’enquête, on va rechercher les manifestations de certains traits lexicaux, phonétiques, syntaxiques considérés comme pertinents et fixés à l’avance. Gilliéron faisait demander, par exemple, comment on disait dans le parler local : « Les abeilles ont donné beaucoup de miel cette année. » La réponse renseignait sur le nom de l’abeille, l’emploi du passé simple, la traduction de beaucoup de, le démonstratif, etc. La projection des résultats, le nom de l’abeille par exemple, donne une « carte » : on constate l’existence de formes monosyllabiques issues de aps ou apem (formes latines), une forme abeille dans le midi, l’ouest et ici et là dans la moitié nord de la France, une forme aveille dans le nord des Alpes, le sud du Jura et le Lyonnais, mouchette dans les Vosges, mouche à miel ailleurs. En recherchant les formes locales correspondant au français chèvre, venant de capra, on aura une carte phonétique (évolution de ca, de pr, de -a final, etc.). [V. étymologie.]

Les limites dialectales se déterminent ainsi grâce aux isoglosses, lignes réunissant les points extrêmes où apparaît un trait donné : ca donnant ce qu’on écrit cha, che, chi et ké, keu, ou restant ka, etc. ; il en est de même pour les points où l’on a abeille, aveille, etc.

L’interprétation de la carte abeille fait ressortir le maintien à la périphérie de formes issues du latin sans dérivation et, du fait de l’usure phonétique, l’utilisation de formes suffixées (abeille/aveille) ou la substitution d’autres mots. Enfin, la progression d’abeille, forme adoptée par le français officiel, est un fait de civilisation.

Le travail de Gilliéron est partiellement remis en cause aujourd’hui : la méthode de la traduction provoque des calques et cache des faits essentiels (existence de systèmes spécifiques, notamment lexicaux). Edmont a dû visiter seul en quatre ans 630 points (c’est peu pour toute la France et beaucoup pour un seul homme) en passant deux jours seulement à chaque endroit. L’A. L. F. a établi définitivement les grands traits de la géographie linguistique de la France et a mis en évidence la complexité des faits. Mais il apparaît difficile de trouver sur le terrain, dans la réalité, une coïncidence d’isoglosses délimitant nettement des dialectes. Aujourd’hui, on parle plutôt d’aires dialectales. Le nouvel Atlas linguistique de la France sera établi par régions. Les enquêteurs ne demandent pas des traductions, mais font parler leurs informateurs ; le questionnaire comprend deux parties, l’une nationale, l’autre régionale, pour laquelle on indique seulement des orientations (noms des vents, fromages locaux, mets régionaux typiques, parties caractéristiques de la maison). Le chercheur suggère les mots sans les demander. Certains Atlas régionaux sont publiés (Lyonnais, Massif central, Gascogne et, partiellement, Wallonie, Champagne, Armorique romane, Pyrénées orientales). Le travail une fois achevé, la France sera dotée d’un ouvrage hors pair, dont Gilliéron reste, au fond, l’initiateur.


Dialectologie et ethnographie

Ces nouvelles recherches lient étroitement dialectologie et ethnographie. Une fois établies des aires dialectales, on essaie d’établir des aires culturelles. Par exemple, si en Allemagne on a une isoglosse séparant Helpe et Helfe, Lucht et Luft, il importe peu de dire que c’est la limite des dialectes ripuaire et mosello-franconien. Il faut, de plus, mettre en évidence la coïncidence de cette ligne avec la chaîne montagneuse qui sépare la région de Cologne de celle de Trèves (l’Eifel), avec la ligne de partage entre Kend et Kenk (enfant), Haus et Hus (maison), Grumper et Erpel (pomme de terre), mais aussi entre la faux à lame longue et la faux à lame courte, entre le pain gris en miche ovale et le pain noir en miche rectangulaire, enfin entre deux types de chansonnettes adressées à la coccinelle. Il y a donc covariance entre les phénomènes linguistiques et les phénomènes socio-culturels.

Les dialectes gallo-romans

Par « dialectes gallo-romans » on entend les parlers d’origine latine qu’on trouve dans le territoire de l’ancienne Gaule, c’est-à-dire tous les parlers locaux à l’exception du catalan, du breton, du basque, du flamand et de l’alsacien.

On divise les dialectes gallo-romans en trois grands groupes : oc, oïl et franco-provençal.