Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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développement économique (suite)

Pour le cas guinéen, par exemple, on a analysé les influences négatives de quelques facteurs importants, tels que l’acceptation d’un réel sacralisé, l’orientation de l’autorité vers la consommation, l’attirance du fonctionnariat, le parasitisme familial, l’accentuation des inégalités et clivages sociaux, les régimes habituels de travail, la désagrégation culturelle et morale. À l’inverse de ces éléments, d’autres jouaient en faveur du développement : a) la conscience de frustration pendant la colonisation et la volonté farouche de changement d’où est issue une mentalité de pionnier : b) l’esprit communautaire et de justice sociale héritée de la solidarité dans la société traditionnelle ; c) une solide organisation nationale avec distribution des responsabilités à tous les niveaux ; d) de forts investissements pour l’éducation ; e) les efforts remarquables de promotion de la femme guinéenne ; f) l’ingéniosité des techniques artisanales et humaines ; g) un système de valeurs centré sur l’homme et sur la famille.


Problèmes sectoriels de développement

Le développement économique, exprimé primordialement selon W. Arthur Lewis en termes d’accroissement de la production par tête, peut être abordé sous plusieurs angles, dont chacun influe sur la transformation des structures sociales. On peut le considérer comme mouvement qui mène des techniques simples et traditionnelles à la mise en œuvre de connaissances scientifiques, comme évolution à partir de l’agriculture de subsistance vers la production commerciale de denrées agricoles — ce qui suppose l’organisation des échanges « monétarisés », des marchés et le recours aux salariés agricoles —, comme transition menant de l’énergie humaine et animale à l’industrialisation, comme mouvement de déplacement de la population rurale vers les centres urbains. Quelque divers que soient ces phénomènes en eux-mêmes et selon les sociétés, aussi peu rigoureux qu’apparaisse l’ordre de leur séquence, ils se produisent dans toutes les sociétés en voie de développement et tendent à se répercuter de manière semblable sur les structures sociales en créant un double mécanisme de changement : d’une part, une différenciation structurelle (formation d’unités spécialisées et relativement autonomes dans les diverses sphères du social) et, d’autre part, une intégration (réorganisation institutionnelle de la société globale par intervention de l’État et assimilation des groupes eux-mêmes intégrés).


Concomitances sociologiques de la croissance industrielle

Entre ces divers facteurs de développement, l’industrialisation représente bien, quoi qu’en disent certains, le chemin vers une économie moderne et non dominée. L’agriculture ne fournit que des matières premières ou des denrées alimentaires : le secteur tertiaire ne produit que des services ; seule l’industrie équipe la nation en voies de communication, en constructions, en énergie, en machines et permet de moderniser le secteur agricole. Elle remplace aussi le mode de production domestique à circuit d’échange court par des courants plus longs et interconnectés, ce qui réclame de socialiser les décisions et de porter à un niveau supérieur la cohésion sociale. Aux sociologues du développement, l’industrialisation pose des problèmes particuliers, ceux, notamment, des stimulations à la productivité, des conditions matérielles et sociales du travail, des besoins et des répartitions de main-d’œuvre.

Dans les ateliers de la Compagnie des transports routiers de Delhi, par réaménagement des parcours de pièces, une augmentation de 139 p. 100 de la productivité a été obtenue dans la réparation générale des moteurs. L’inadaptation aux rythmes nouveaux s’observe dans des déficiences de la main-d’œuvre telles que l’instabilité de l’emploi, pas seulement imputable à la disparité des salaires, et l’absentéisme, qui touche par exemple de 13 à 20 p. 100 de l’effectif selon l’époque dans trois entreprises que nous avons étudiées en Guinée. Une nonchalance générale, conséquence du climat, d’une sous-nutrition, d’une absence de sécurité et d’un bas niveau de salaire, maintient les rendements assez bas.

Si l’industrialisation crée des îlots de modernisme, elle provoque dans ces îlots un ensemble de déséquilibres sociaux aux incidences souvent négatives sur l’intégration sociale. Les phénomènes de désintégration sont encore davantage mis en évidence dans le contexte urbain.


Le phénomène urbain

Toute industrialisation s’accompagne de migrations souvent anarchiques de main-d’œuvre vers des centres urbains. Malgré l’ouverture des régions côtières au commerce circumafricain dès le xvie s., l’urbanisation ne s’est produite que récemment, entraînant par exemple un quadruplement de la population de Dakar de 1945 à 1965 et de celle de Léopoldville (Kinshasa) dans les dix années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Certaines villes se constituent en métropoles monstrueuses, développées au détriment de l’arrière-pays. Andrew Gunder Frank nous rappelle, par exemple, qu’au cours de la période 1955-1960 75 p. 100 des investissements intérieurs et étrangers au Brésil ont été dirigés sur São Paulo. Louis Vincent Thomas, Pierre Fougeyrollas et Marc Sankale ont opposé Dakar au désert sénégalais. À l’intérieur même des villes s’expriment et s’amplifient les différences sociales en raison de l’hétérogénéité des éléments : castes, groupes ethniques, couches sociales, qui coexistent tout en n’entretenant que des rapports distants et antagonistes. Quelques faits jouent le rôle de révélateurs d’une situation d’anomie, notamment les comportements délictueux, la prostitution, le vagabondage..., résultant de la dislocation du lien familial, de l’insuffisance des établissements scolaires et des organisations de jeunes, du chômage et de la suppression des contrôles sociaux qui opéraient dans le cadre traditionnel.


Les difficultés du développement rural