Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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développement économique (suite)

Sociologie du développement


Introduction

Science encore précaire, la sociologie du développement se voit déjà reprocher d’être infléchie par les deux tendances qui partagent la sociologie, la tendance descriptive-analytique et la tendance idéologique, de trop s’inspirer de modèles occidentaux et d’une vision unilinéaire du progrès social, de fonder ses explications sur des facteurs estimés prédominants (plurification économique, élimination du néo-colonialisme...), de ne pas avoir liquidé les stéréotypes relatifs à la stagnation des traditions et enfin de se montrer inefficace à réaliser son but, le développement.

Deux démarches ont particulièrement cours à l’égard du tiers monde, qui se situent dans un courant inspiré de l’évolutionnisme du xixe s. Le problème du développement est posé en termes de transformation et de processus, mais le schéma de référence en présente le procès comme un phénomène répétitif et de validité universelle. Certains raisonnent en fonction d’une « périodisation » de l’histoire proposée par Marx. Les points de litige sont alors ceux du mode de passage d’un stade à un autre, de l’identification d’un féodalisme ou d’un mode de production asiatique dans le tiers monde, de la transition par une phase capitaliste, de la diversification des voies du socialisme, de l’urgence d’une révolution totale. Aussi schématiques apparaissent les démarches de Berthold Frank Hoselitz (né en 1913) et de Walt Whitman Rostow (né en 1916). Pour Hoselitz, qui dessine par contraste, selon des modèles parsoniens, la physionomie sociologique des sociétés traditionnelles et industrielles, les conditions du développement résident dans l’existence de capitaux physiques d’utilisation générale, dans l’esprit d’innovation et d’entreprise, qui suscite des marginalités et des déviances temporaires, et dans une intervention massive de l’État pour définir les objectifs et provoquer l’accumulation. Les insuffisances théoriques et empiriques observables chez Hoselitz apparaissent aussi dans les Étapes de la croissance économique de Rostow. Si cet auteur a eu le mérite de tenter une analyse dynamique en montrant les modifications essentielles qui se produisent à chaque étape (société traditionnelle, conditions préalables au démarrage, décollage, maturation, consommation de masse) et en faisant dépendre la genèse de chaque phase de variables même extra-économiques qui agissent comme conditions pour la production d’un effet déterminé, son omission de prendre en compte les rapports internationaux de forces économiques paraît autant critiquable que l’absence de principe unissant nécessairement les différentes étapes entre elles. De quel droit pouvons-nous réduire le phénomène de croissance économique à un seul modèle en cinq étapes et insérer tous les types d’organisation économique dans ce schéma ? La voie qui conduit à la société de consommation de masse est-elle plus certaine que celle qui mène à la société sans classes ? Construite à partir de critères hétérogènes, l’échelle de Rostow relève de l’impressionnisme descriptif bien plus que de la synthèse explicative. La même critique vaudrait pour beaucoup d’études du développement, qui, malgré les apparences et le vocabulaire, sont menées de manière plus morphologique que physiologique, plus statique que dynamique.


La complémentarité dialectique entre tradition et modernité

La conception rostowienne d’une série d’étapes discontinues de développement suppose une incompatibilité entre société traditionnelle et société industrielle, et plus généralement entre tradition et modernité. Ce postulat a été dénoncé par Joseph R. Gusfield (né en 1923) et Herbert Blumer (né en 1900), qui s’attachent à montrer l’évolution complexe et mouvementée des sociétés crues stagnantes. La société traditionnelle, à laquelle on attribue une structure sociale homogène, comporte en réalité une grande variété de groupes et permet à ses membres une diversité de valeurs et d’options. Après avoir pensé longtemps que tradition et développement s’excluaient, on constate désormais qu’ils peuvent coexister et se renforcer mutuellement. En Inde, près de Madras, la famille étendue en tant qu’unité d’épargne est agent de création de petites entreprises. Une mobilité intercastes et une réforme de la division traditionnelle du travail sont apparues grâce à la sanskritisation. La tradition elle-même peut sous-tendre une idéologie favorable au changement dans les autocraties modernisantes étudiées par David Apter (né en 1924). Pour le neutraliste Nkrumah, président de la République du Ghāna (1960-1966) ainsi que pour le chef de l’État guinéen, Sékou Touré, le nationalisme s’exalte par la récupération de valeurs traditionnelles servant à faire comprendre et accepter par les masses les objectifs nouveaux qui leur sont proposés.

Le traditionalisme actuel revêt d’ailleurs des formes variées de compromis entre la continuité et le changement. Si donc le sous-développement ne s’identifie pas au traditionnel, il faut rendre compte de sa prégnance par d’autres causes.


Caractérisation du sous-développement

Les critères et les indicateurs (instruments de mesure relatifs à un critère) ne sont que des moyens d’approche du phénomène de sous-développement ; on ne peut leur attribuer une valeur explicative générale. Ils sont en effet plus descriptifs qu’explicatifs et ne présentent pas la physiologie du système, c’est-à-dire les mécanismes de fonctionnement et d’évolution, les liaisons entre éléments composants et leur signification par rapport à un ensemble économique, politique et culturel dynamique. Néanmoins, la recherche de critères multiples doit permettre de dépasser les définitions parcellaires de ceux qui jugent le sous-développement à tel ou tel de ses aspects et qui le réduisent à une distorsion entre ressources et croissance démographique ou à un déséquilibre structurel né d’un dualisme de l’économie.

Étant donné l’étroite imbrication des symptômes économiques et sociologiques, l’examen des traits à prédominance sociologique ne saurait se passer d’un rappel succinct des traits à caractère principalement économique judicieusement analysés par Yves Lacoste ; insuffisance alimentaire, faiblesse de l’agriculture, bas niveau de vie et de revenu moyen, industrialisation réduite, faible consommation d’énergie mécanique, situation de subordination économique, hypertrophie du commerce.