Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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démocratie chrétienne (suite)

Bientôt, la situation de l’abbé Lemire devient particulièrement délicate, car, tandis que le ministère Combes chasse de France la plupart des congrégations religieuses et que s’accomplit la rupture avec le Saint-Siège (1904), le député d’Hazebrouck, sur les questions d’intérêt social (libertés syndicales, retraites ouvrières) ou national (impôt sur le revenu), unit son vote à celui des députés de gauche et d’extrême gauche. Conscient des pièges du Concordat, il finit par prendre son parti même de la séparation de l’État d’avec l’Église, qui lui semble une promesse d’affranchissement pour celle-ci, pourvu quelle se réalise dans un esprit de libéralisme.

Ces votes lui sont imputés à crime par une masse croissante d’adversaires, qui voient en lui l’« aumônier du Bloc des gauches », et, après une tentative infructueuse de la curie romaine pour lui interdire de se représenter aux élections de 1910, l’abbé Lemire est privé en 1914, par son évêque, du droit de célébrer la messe et de recevoir les sacrements. En 1917, l’intervention de Benoît XV le fera réintégrer dans la plénitude de ses fonctions sacerdotales.


Romolo Murri

(Monte San Pietrangeli, prov. d’Ascoli Piceno, 1870 - Rome 1944). Né dans les Marches, traditionnellement attachées à la papauté, Romolo Murri devait se trouver, après ses études sacerdotales, profondément marqué par deux influences intellectuelles contradictoires, celle du pur thomisme, que professait alors à Rome le théologien Louis Billot, et celle du philosophe marxiste Antonio Labriola. Ordonné prêtre en 1893, alors que Léon XIII rendait un nouveau lustre à la philosophia perennis de saint Thomas et que le socialisme enregistrait en Italie ses premiers succès, Murri ressentira toujours une douloureuse impuissance à concilier en lui le conflit latent de deux idéals opposés.

Dès le mois de décembre 1894, il fonde à Rome un Cercle universitaire catholique et, l’année suivante, une revue, Vita nuova, qui deviendra l’organe de liaison de ces cercles rassemblés en fédération. Mais celle-ci doit obligatoirement s’insérer en 1896 dans l’Œuvre des congrès (Opera dei congressi), la vieille organisation « intransigeante » des fidèles du pape-roi, rebelle à tout apostolat social et surtout à l’autonomie politique qu’ambitionne l’ardente jeunesse, groupée autour de Murri.

De congrès en congrès, la rivalité devient de plus en plus âpre entre Giovanni Battista Paganuzzi (1841-1923), président d’une œuvre sans rayonnement, et l’aile marchante des jeunes démocrates-chrétiens, qui, depuis 1898, ont un organe important, la Cultura sociale. Léon XIII, dans l’encyclique Graves de communi re (18 janv. 1901), a eu beau autoriser le terme de démocratie chrétienne, tout en lui donnant le sens restrictif d’action charitable envers les catégories défavorisées de la société, à l’écart de toute interprétation politique, les deux camps se battent autour du vocable pour le tirer à leur interprétation personnelle.

Léon XIII s’éteint en 1903, après avoir accentué la dépendance de l’Œuvre des congrès à l’égard du Saint-Siège par une réforme de son statut, qui fournira à son successeur Pie X toutes facilités pour la dissoudre (1904). Murri n’est plus qu’un vaincu. Il donne à son activité une autre orientation. Alors que se déclenche en Italie, comme ailleurs, l’exégèse moderniste, il adhère à celle-ci. En août 1902, il prononce à Saint-Marin, « terre républicaine », un discours qui accentue la défiance des autorités religieuses à son égard. Mais, en fait, son « modernisme* » est de portée purement politique. En 1906, la transformation de sa revue Cultura sociale en Rivista di cultura a beau accueillir des articles d’Alfred Loisy, de George Tyrrell, d’Ernesto Buonaiuti, avec lesquels il a pris un contact personnel, Murri ne se mettra jamais à leur unisson. Les modernistes authentiques, même les plus modérés, ne le considéreront jamais tout à fait comme un des leurs, mais ils s’indigneront de sa suspension a divinis en 1907. Ils lui conseillent vainement alors de se faire oublier, mais son tempérament de lutteur l’en empêche. Après de pénibles débats avec son archevêque et son refus de faire amende honorable de fautes qu’il n’estime pas avoir commises, il est excommunié en mars 1909 lorsqu’il est élu député radical dans une circonscription des Marches. Six de ses œuvres sont, trois mois plus tard, mises à l’Index.

Après la Première Guerre mondiale, Murri, marié, vit dans la retraite, sans aigreur devant le succès du parti populaire dont il a trop rêvé. Il mourra pacifié, entouré de nombreuses amitiés, dont celle de Pie XII, son ancien condisciple.


Marc Sangnier

(Paris 1873 - id. 1950). Petit-fils du célèbre avocat Charles Lachaud, il fait ses études au collège Stanislas ; premier prix de philosophie au concours général, il prépare le concours d’entrée à l’École polytechnique. Il lance alors les conférences dites « de la crypte », qui seront à l’origine du Sillon, dont l’histoire se confond avec celle de son fondateur. Entré à Polytechnique (novembre 1895), Sangnier reste fidèle à son idéal social et libéral, se faisant traiter de dreyfusard parce que lié à des juifs.

Il est sous-lieutenant à Toul (1898) quand il démissionne de l’armée pour se consacrer à l’éducation populaire et « planter le grand arbre du christianisme démocratique et social ». Le Sillon, sous sa direction, prend son essor.

Marc Sangnier se distingue par un physique de Gaulois à la moustache tombante, aux yeux lumineux, à la voix chaude et entraînante, à l’éloquence directe, assimilable, imagée. Les jeunes gens vont naturellement vers lui, comme aimantés. La connaissance des ressorts de l’opinion fait de lui un propagandiste efficace, d’autant plus qu’il dispose d’une grosse fortune. Cependant, exclusif dans son autorité et possessif dans ses affections, trop court et trop allusif dans son argumentation, il manque de souplesse, et c’est ce qui explique qu’il ait buté contre la hiérarchie catholique, naturellement méfiante et jalouse de ses pouvoirs, surtout à une époque de persécution.