Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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démocratie chrétienne (suite)

De fait, nous voyons des essais encore timides de démocratie chrétienne succéder en France, en Italie, en Belgique, vers la fin du xixe s., à l’élaboration bien antérieure — que J.-B. Duroselle fait remonter à 1822 — d’activités catholiques sociales sporadiques et aux affirmations libérales d’un La Mennais*, d’un Montalembert, d’un Lacordaire*, dès 1830, dans leur journal l’Avenir, puis d’hommes comme Alfred Falloux et Frédéric Ozanam durant la IIe République, de 1848 à 1852.

La démocratie chrétienne eut d’autant plus de peine à s’affirmer sur le terrain politique que les pouvoirs constitués dans les nations catholiques européennes, malgré les coups portés par la Révolution française à l’aristocratie héréditaire, restaient pratiquement aux mains d’hommes sortis du même milieu, ou d’une bourgeoisie d’argent qui ambitionnait de lui ressembler, qui ne montraient guère d’intérêt pour la promotion sociale des classes laborieuses, prise en main exclusivement par les partis d’extrême gauche.

En Italie, plus encore qu’en France, la situation se compliquait de ce que l’unité politique du pays, réalisée à l’encontre de la papauté, maintenait les catholiques dits « intransigeants », c’est-à-dire fidèles aux consignes pontificales, à l’écart des assemblées politiques, dont il leur était même défendu de vouloir faire partie, tandis qu’en France le régime républicain s’était établi en 1870 contre le vœu des divers légitimismes, assez indifférents, eux aussi, dans leur ensemble, à la condition de l’ouvrier.


L’essor

Les choses commencèrent à changer en Allemagne où sans doute, là aussi, il ne fut d’abord question, autour de Mgr von Ketteler (1811-1877) et de l’abbé Adolf Kolping (1813-1865), que de « catholicisme social », mais où la puissance du parti du centre (Zentrum) et des syndicats ouvriers chrétiens posait, sans en prendre encore le nom, le problème de la démocratie chrétienne.

Celle-ci fut en quelque sorte baptisée en Italie dans l’encyclique Graves de communi re (18 janv. 1901) par le pape Léon XIII, mais au sens très limitatif d’« action chrétienne bienfaisante en faveur du peuple », en dehors de toute acception politique. Cette réserve visait à concilier, au sein de l’organisation centrale des groupes d’action catholique (Opera dei congressi [« Œuvre des congrès »], fondée dès 1876), l’opposition tenace que les dirigeants cléricaux et aristocratiques de l’Œuvre faisaient au vocable lui-même de démocratie chrétienne, en soutenant ouvertement une sorte de droit divin des classes supérieures de la société à régenter les inférieures, et les conquêtes que, depuis 1894, réalisait dans la jeunesse catholique italienne du Nord et du Centre le dynamisme de l’abbé Romolo Murri, avec des cercles et des revues visant à obtenir pour l’action politique des catholiques, appuyée essentiellement sur le peuple, une autonomie que le Vatican refusait à ces derniers.

Finalement, un Motu proprio de Pie X (18 déc. 1903) édictait un nouveau règlement à l’Œuvre des congrès et, bientôt après (28 juill. 1904), le mouvement était dissous. L’abbé Murri devait quitter l’Église après l’avoir inquiétée, mais, dès 1909 et plus encore aux élections de 1913, des candidatures catholiques au Parlement étaient autorisées par Pie X à la faveur d’une inversion de termes un peu subtile (pas de « députés catholiques », mais des « catholiques députés »). Ainsi étaient posées les bases de l’élargissement vers le terrain politique de la formule restrictive tolérée seulement en 1901. Celle-ci prendra forme officielle après la guerre, en 1919, avec la création, par don Luigi Sturzo, d’un « parti populaire italien » (Partito popolare italiano), en fait démocrate-chrétien, accepté par Benoît XV, mais indépendant du Saint-Siège.

Plus éloignée des influences vaticanes, la France ne réussit cependant pas aussi bien à faire déboucher sur le plan politique l’encadrement des milieux populaires chrétiens par l’action syndicale ouvrière, la presse spécialisée, les cercles d’études et de jeunesse que lancent autour de 1900 les « abbés démocrates » Paul Naudet, Théodore Garnier, Jules Lemire, Paul Six et leurs émules, et surtout le mouvement du Sillon. Celui-ci, avec Marc Sangnier, essaie de pénétrer d’esprit chrétien l’acceptation d’une république devenue « persécutrice » au jugement des autorités catholiques.

La Première Guerre mondiale, malgré la persistance des menées royalistes de l’Action française, fera finalement disparaître ces incompréhensions réciproques, mais, entre les deux guerres mondiales, si les catholiques sont nombreux au Parlement français, une quinzaine seulement se groupent à la Chambre dans le petit Parti démocrate-populaire (P. D. P.), d’orientation mais non d’appellation « démochrétienne ». Il faudra attendre 1945 pour qu’avec le M. R. P. (Mouvement républicain populaire), fort de 150 députés, apparaisse en France un parti de gouvernement démocrate-chrétien comparable à ceux d’Italie et d’Allemagne.

La Belgique, dès son accession en 1830 à l’indépendance, avait réalisé la première l’alliance parlementaire de gouvernants catholiques avec d’authentiques libéraux, généralement assez hostiles à l’Église romaine ou, en tout cas, soucieux d’en limiter l’influence. Cet accord durera une vingtaine d’années et sera suivi de l’alternance au pouvoir des deux grands partis. En 1884, le pouvoir passe au parti catholique belge qui le conservera jusqu’à la Première Guerre mondiale ; mais si le catholicisme social connaît un succès incontestable en 1890 au IIIe Congrès catholique de Liège, où s’affirme notamment l’abbé Antoine Pottier (1849-1923), professeur au grand séminaire de cette ville, et si une Ligue démocratique belge peut se constituer en 1891 sous l’impulsion de l’ingénieur gantois Arthur Verhaegen (1847-1917), on ne saurait parler encore de régime démocrate-chrétien, car le soutien accordé par toute une fraction des catholiques belges aux aspirations des travailleurs, à l’instauration du salaire familial, à la création de syndicats chrétiens purement ouvriers se heurte à l’opposition d’une extrême droite catholique dont le crédit ne s’usera que peu à peu.