Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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démocratie (suite)

Le pouvoir central devient le levier à conquérir pour faire pencher la bascule de son côté, et rien d’autre. La vie privée, c’est-à-dire les affaires, est une valeur sacrée, et le dogme est celui du business. Le non-interventionnisme de l’État passe à l’état de doctrine, ainsi que sa contrepartie l’individualisme. Le citoyen est avant tout le self-made man, l’homme d’initiative qui a su se tailler une place dans la concurrence universelle. La politique n’est plus rien qu’un moyen de faire des affaires.

L’idéalisation du capitaine d’industrie correspond évidemment à une idéologie matérialiste. Le lien devient étroit entre démocratie et essor de l’économie. Ainsi conçue, la démocratie est le régime — ou l’absence de régime — qui convient au libéralisme économique hérité du xviiie s. « Enrichissez-vous », disait Guizot : les hommes ne sont plus jugés qu’à proportion de leur capacité, de leur rendement, de leurs succès économiques. Les relations entre les hommes sont des relations de marché. La contrepartie juridique du système est la notion de contrat au sens moderne, relation temporaire dont le seul but est une transaction économique bien définie.

De cet esprit général résulte la pratique très caractéristique des groupes de pression. Par là il faut non seulement entendre le lobbyisme au sens strict, mais aussi les syndicats et groupements corporatifs de tous ordres. La technique du groupe de pression traduit la méfiance du mandant à l’égard du mandataire, la volonté de le surveiller en permanence et de l’inciter à une action sans relâche. Les partis d’opinion deviennent essentiellement une façade derrière laquelle œuvrent en fait des intérêts et des hommes habiles à les défendre. S’ils deviennent des « machines », comme aux États-Unis, c’est parce qu’une machine se manipule beaucoup plus facilement qu’une discussion. Mais du groupe de pression à l’oligarchisme il n’y a qu’un pas.


Démocratie bonapartiste ou plébiscitaire

L’étape suivante représente une charnière entre les deux familles démocratiques ; la démocratie bonapartiste est à mi-chemin entre les démocraties politiques et les démocraties sociales.

La démocratie concurrentielle assure l’égalité politique des citoyens, c’est-à-dire celle des voix au moment du vote. Mais il est bien évident que toute autre forme d’égalité lui est étrangère, puisque son principe explicite est l’inégalité de la distribution des biens rares, ce qui fonde le recours à la concurrence. L’égalité est au niveau des chances, et, quoi qu’il en soit de cette égalité, de toute manière elle n’existe pas dans les résultats.

Le peuple, d’autre part, reconnaît mal sa volonté dans ce chaos de volontés particulières en conflits incessants, en marchandages continuels. S’il y a un peuple, il est un. S’il y a des intérêts, ceux-ci sont les mêmes pour tous. La République est une et indivisible : la formule signifie d’abord et avant tout que nul ne peut faire passer son intérêt particulier pour l’intérêt général.

Ainsi s’amorce un tournant décisif. Dans le même temps qu’il réclame une égalité plus radicale, le peuple exige un pouvoir qui soit le délégué du peuple tout entier et non des intérêts de tel ou tel de ses membres. Il suffit d’additionner ces deux exigences pour obtenir le bonapartisme.

Il s’agit d’abord d’un régime où le peuple reconnaît son unité et sa volonté dans le pouvoir d’un homme unique, délégué du peuple parce que désigné directement par lui, par son suffrage. D’autre part, c’est souvent sur le peuple qui souffre le plus des inégalités que s’appuie un président ainsi plébiscité : Napoléon III pratiquait une politique ouvrière. Il s’ensuit que le pouvoir plébiscitaire abandonne quelque peu le principe pluraliste de non-intervention de l’État dans les affaires de la société. Le pouvoir central se renforce afin de donner satisfaction aux exigences qui en ont provoqué l’apparition. Ni tout à fait pluraliste, ni encore vraiment socialiste, le régime représente une demi-mesure en tout. Stade dans l’évolution démocratique, il ne peut rien présenter contre le terme.


Démocratie totalitaire et démocratie technocratique

Le cycle démocratique se termine avec le second groupe de démocraties, que nous appellerons respectivement totalitaire et technocratique, et qui comportent un certain nombre de caractéristiques communes.

Ces démocraties adoptent clairement la définition de l’égalité en termes économiques. L’évolution de l’idée d’égalité y conduit inéluctablement. Quoi de plus mesurable que l’inégalité des biens et des richesses ? Quel signe plus satisfaisant de l’égalité que l’égalité des propriétés ? Et quel meilleur moyen de mettre l’homme à l’abri de l’homme, l’homme à l’abri de l’exploitation que de les rendre égaux en moyens matériels. Tocqueville le prophétisait déjà peu avant la révolution de 1848 : la démocratie ne peut s’arrêter soudainement aux limites de la propriété privée ; non seulement à celles de la propriété des moyens de production, qui fait de l’homme l’esclave de l’homme, mais aussi à celles de la propriété en général.

En un mot, on passe des démocraties politiques aux démocraties sociales et même socialistes. Il s’ensuit cette conséquence décisive que les rapports de l’égalité et de la liberté s’inversent. Tandis que l’égalité des droits politiques était mise au service de la liberté individuelle, fût-ce une liberté d’agir dans le monde économique, à présent la liberté est définie par l’égalité elle-même : être libre, c’est posséder autant que le voisin, c’est n’être pas obligé de s’asservir à lui parce qu’il a plus d’argent. Le renversement est crucial : il consacre la disparition de la liberté conçue comme direction des affaires publiques. Bien des démocraties modernes courent le risque d’être pour leurs citoyens ces prisons qu’ils ignorent, parce qu’elles sont dorées ou parce qu’il leur est promis qu’elles le seront.