Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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démocratie (suite)

La solution pluraliste constitue ici une option décisive. Le gouvernement du peuple par le peuple consiste dans le gouvernement de tous les représentants, qui ne cacheront point leurs divergences, qui ne prétendront représenter qu’une certaine opinion, quitte à affirmer que c’est la meilleure. Sera donc dit démocratique le régime qui donne à tous les avis le moyen de se manifester. À ce type de démocratie est étroitement associée l’idée libérale.

La représentation démocratique selon le mode pluraliste s’opère par un travail de simplification, de clarification des opinions possibles. Son résultat est une multiplicité de partis politiques, qu’on définira alors comme des partis d’opinion. Il faut entendre par là essentiellement que le but recherché n’est pas l’organisation ou l’encadrement des membres en vue d’une action, mais l’élaboration d’une opinion par la participation volontaire à une discussion, par la publication de cette opinion, assortie du nombre de ceux qui y adhèrent. On a pu dire que la démocratie est le règne du nombre : il ne peut s’agir que de la démocratie libérale, qui affirme l’égale validité de toutes les opinions et n’a d’autre critère pour les départager que le volume de leurs défenseurs. Le parti d’opinion correspond à ce principe, au moins initialement.

Comme n’importe quel jeu réclame ses règles, le jeu des partis politiques a les siennes. Celles-ci peuvent varier selon les mœurs, les tempéraments nationaux ou les contingences historiques, mais une au moins se déduit de la simple multiplicité des partis et constitue donc une constante : l’opposition doit toujours avoir une chance (his majesty’s opposition, disent les Anglais), et la combinazione est l’unique recours si aucun parti n’a à lui seul la majorité. Bref, il doit y avoir un certain consensus concernant les règles du jeu : la contestation doit toujours être maintenue du côté de la légalité. Ce type de démocratie fonctionne au mieux quand il possède une constitution* ; ce qui signifie non seulement des règles écrites, mais aussi des « lois non écrites », des principes qui sont la condition même du régime. Le pluralisme suppose le respect du pluralisme : c’est un idéal jamais vraiment atteint, parce qu’il est difficile de faire en dentelles la guerre pour le pouvoir. Certes, la démocratie libérale comporte une réponse à cette question sans cesse posée : de la pluralité se déduit la notion de compromis. Les volontés particulières deviendront volonté générale, comme une force unique peut résulter de multiples poussées. À défaut d’unité de fusion, on aura une unité de participation. Chacun aura, comme l’on dit, sa part dans la décision finale. Ce genre de compromis est véritablement le ressort du régime.

Il est donc clair que de telles démocraties ne peuvent survivre que moyennant une relative dépolitisation.

La démocratie modérée est en voie de disparition et n’est plus guère représentée que par certains traits de la vie politique anglaise. Le gouvernement y est populaire en ce que les gouvernants sont élus par les gouvernés et sont leurs simples représentants. Cependant, la spécificité de ce régime réside précisément non dans les modalités de l’élection, mais dans celles de cette représentativité. Les élus constituent une quintessence de la nation et se réunissent pour délibérer au nom de la nation, de la nation tout entière ; ils constituent un corps qui est symboliquement celui de la nation même ; ils ne représentent aucune portion de la nation, mais chacun, en tant que membre du corps des représentants, représente la nation tout entière. Telle est du moins l’idée mère de la Chambre des communes anglaise.

Cette conception, on le voit, renvoie analytiquement à la notion d’intérêt général : parler au nom de la nation n’aurait aucun sens s’il n’existait une nation, c’est-à-dire un intérêt national commun à tous et, par là même, supérieur, en quelque manière, à tous les intérêts particuliers ; et c’est d’ailleurs cette sensibilité à l’intérêt général qui fait la vertu spécifique du représentant, ce que, dans un langage simple, on appellerait son désintéressement. La combinaison de ces caractères constitue la première espèce de démocratie libérale ou pluraliste, que l’on peut appeler modérée ou désintéressée.

Mais le démocrate, disait J.-J. Rousseau, demande un peuple de dieux. Non pas seulement qu’il soit bien difficile pour le représentant de ne pas penser à la prochaine élection et de ne pas protéger des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Plus encore, il y a cette contradiction à laquelle toutes les vertus du monde ne peuvent remédier qu’à quelques moments : la volonté populaire se trouve dépossédée de la direction effective des affaires publiques ; elle la récupère pendant le bref instant de l’élection, mais la perd aussitôt, car elle se reconnaît mal dans les représentants qui prétendent l’incarner sans avoir à lui rendre des comptes.

Le démocrate va donc, comme on dit, progresser. Apparemment, le cadre libéral reste intact ou presque. Mais les représentants s’affirment désormais représentants de leurs électeurs et de personne d’autre. Le glissement est décisif : la représentation non plus des idées mais des hommes devient en réalité celle de leurs intérêts. La logique est inéluctable. Tout alors change de sens. L’intérêt général périclite. La diversité des opinions en permettait la survie, dans la mesure où celles-ci étaient des opinions sur l’intérêt général. L’opinion publique, dans le nouveau régime, n’est que l’opinion la plus forte, celle de la moyenne, la voix du nombre à l’état pur, et, qui plus est, n’est pas la voix du plus grand nombre sur l’intérêt général, mais celle de l’intérêt particulier du plus grand nombre. C’est ce que Tocqueville appelait la tyrannie de la majorité. La majorité, d’ailleurs, n’a pas besoin d’être homogène. On peut la fabriquer par compromis, mais, là encore, le mot ne signifie plus la même chose : il signifie non plus « discussion raisonnable », mais « échange, marchandage entre des intérêts privés ». C’est ce que les Américains appellent le bargaining. Le principe de la politique devient le partage du gâteau et d’un gâteau limité. C’est la démocratie que nous appellerons concurrentielle ou que nous pourrions appeler avec Tocqueville la démocratie bourgeoise. Ce type de démocratie est beaucoup plus répandu de nos jours : c’est le modèle initial de toutes les démocraties occidentales du xixe et du xxe s.