Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
D

Debussy (Claude) (suite)

Ne subissant point de loi, Debussy n’en impose aucune. Il prend l’homme dans son cadre et son incognoscible destin : pour assumer la terrible vie, il faut en oublier l’« absurdité » dans les passions de l’amour et des biens de la création, y chercher une consolation dans les merveilles de la nature, un stimulant dans la perfection de la mission qu’on se reconnaît. D’où son mysticisme : la musique est son temple et sa morale. Cet antidoctrinaire nous propose discrètement une sorte de métaphysique de l’existence : hédoniste et eudémoniste, il tient des cyrénaïques et d’Épicure. Mais, s’il est le faune qui rit dans les boulingrins, il est aussi le solitaire lyrique qui entend les pulsations de l’avenir : il a le premier évoqué en musique le mystère du monde. On a pris ce poète tragique pour un élégiaque. Ses œuvres sont sa vie : il y instille ses rêves et ses émotions. Point de discours, de grimaces, de révolte, de concessions au public, mais la mélancolie aiguë et sereine de l’homme qui devine le mot de la vie : des soupirs, des sourires, des allusions, de vigoureux accents, un tragique voilé, et, loin d’être épileptique, un style on ne saurait plus elliptique.

Techniquement, sa réforme tient en cinq points essentiels : il a fait sauter les règles arbitraires de la succession des accords ; il a substitué à la gamme de 7 degrés aux propriétés distinctes la gamme de 12 demi-tons tous égaux ; il a enrichi les accords en libérant les harmoniques du son fondamental ; il a aboli tous les jeux d’école (motifs, développements, variations, répétitions, reprises) et surtout la mélodie « fabriquée », symétrique, dansante, facile ; il a redonné à tous les instruments de musique leur vertu intrinsèque. Une sonorité neuve, des frissons nouveaux en ont été les fruits. Mais la réforme debussyste tient moins à des moyens techniques d’agrégations de quintes superposées et autres appoggiatures non résolues, nécessaires à son expression, qu’à ce puissant esprit de liberté qu’il a insufflé à la musique.

Il a tué la musique de série. Il en a dénoncé les procédés, la grammaire, les plans tout préparés. Que pouvaient lui être 500 cantates, 700 symphonies et 1 000 sonates sur un moule formel et harmonique que deux siècles avaient à peine modifié ? Il le dit : « J’avais la haine du développement classique dont la beauté est toute technique et ne peut intéresser que les mandarins... » Et encore : « Deux mesures me livrent la clef d’une symphonie... » Parlant de l’œuvre de Rameau, il écrit qu’elle n’a pas « cette affectation à la profondeur allemande, ni ce besoin de souligner à coups de poing, d’expliquer à perdre haleine... » Et en manière de conclusion : « Il faut chercher la discipline dans la liberté... »

La musique de Debussy est un jardin où la poésie et la raison se conjuguent pour donner à l’homme un cadre épuré de laideurs, d’excès et de mensonges, un paysage idéalement libre où il puisse lui-même trouver des correspondances avec le divin pour assumer la grave aventure de la vie. Debussy a vécu ainsi la musique et son existence. Sans se faire d’illusions sur les temps à venir : « J’ai bien peur que la musique ne continue à sentir un peu le renfermé. »


Les influences

De très bonne heure, Debussy a contesté l’enseignement du Conservatoire de 1870, surtout en solfège et en harmonie, mais il en a suivi toute la filière, et, l’ayant dominé, il l’a bousculé. Son attitude a été semblable avec les musiciens du passé et avec ceux de son temps : il les a pratiqués, d’abord sensible aux mélodies caressantes de Gounod, Franck et Massenet, ensuite envoûté par Wagner au point de savoir jouer Tristan par cœur. Puis il a goûté la musique orientale et celle des Russes, qui l’ont « démithridatisé » et rendu à lui-même : il a alors trouvé son langage et son style. L’extraordinaire est que ses premiers chefs-d’œuvre déjà, à trente ans, marquent une rupture radicale avec la musique d’alors, dans la technique et le sentiment, sinon d’abord dans la forme : le quatuor et le Prélude à l’après-midi d’un faune sont saisissants, miraculeux, quand on songe qu’ils datent de 1892-1894 et que Brahms vivait encore.

Si l’« influence » est l’action exercée sur un artiste et qui se révèle de façon patente dans ses œuvres ou détermine une modification caractérisée de sa manière, on peut dire que Debussy n’en a subi aucune : il ne continue nul de ses devanciers ni de ses contemporains. Mais il a été soumis à toutes sortes de séductions. Il les a même recherchées. Mieux : il en a emprunté, dans le sentiment et dans les moyens d’expression. Peu de musiciens ont été aussi curieux et avertis que lui de la production musicale de leur temps, et moins encore ont fait un usage aussi intelligent, aussi congénial des sensations qu’elle leur a inspirées. Il l’a dit : « La musique est un total de forces éparses. » On trouve Liszt, Franck, Wagner, Massenet, Chabrier, Balakirev, Moussorgski, Borodine, Rimski-Korsakov et Johan Svendsen dans ses œuvres jusques et y compris Pelléas ; plus tard, des touches de Ravel. S’il appelle Wagner « un grand ramasseur de formules », il est, lui, un grand enregistreur de sensations, il les capte, il en jouit, il les porte et elles agissent en lui, et un jour il les restitue, modifiées ou non, insérées avec un goût incomparable à la place congrue d’un contexte qui est le sien. Le tout ensemble est Debussy. Cette synthèse du monde sensible est l’essence de son art : il l’apporte avec « ce précis et ce ramassé dans la forme » qu’il admirait chez Rameau et par quoi il se révèle Français et classique.

Quelles sont inversement l’influence ou les séductions qu’il a exercées sur les musiques de son temps et d’aujourd’hui ? Elles les ont touchées toutes deux et restent potentielles. Il était exclu pour Ravel de « faire du Debussy » et il n’a pas eu besoin de s’en garder. Mais Ravel est inconcevable sans Debussy, et Bartók, Stravinski et Honegger prennent leur départ dans l’atmosphère de Pelléas et de la Mer, pour s’en écarter ensuite, comme Debussy le leur a enseigné. Il est périlleux et sans doute impossible de dire sur quels points précis l’action de Debussy a marqué les compositeurs d’aujourd’hui. Le phénomène de « debussysation » est un fait attesté, et plusieurs écoles nationales se sont émancipées de la tutelle de la musique austro-allemande. Dans l’esprit où Debussy recommandait aux Français : « Ne nous essoufflons plus à écrire des symphonies ; au besoin, préférons-leur l’opérette », il semble que ce soit aux États-Unis et en Angleterre que sa leçon ait été le plus rapidement comprise : les Gershwin et autres Cole Porter en portent témoignage. Il est certain que sa leçon a aussi porté au-delà de toute espérance et a engendré des œuvres impérissables.

M. D.