Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

culture (suite)

Dans les Structures élémentaires de la parenté, Lévi-Strauss reprend ce thème classique en anthropologie et montre qu’il recouvre non seulement un phénomène universellement répandu, mais l’essence de la culture, le modèle éternellement présent de tout fait culturel. Si l’inceste est universellement, sous l’une ou l’autre de ses formes, interdit, ce n’est pas en raison d’un sentiment naturel de culpabilité, ni en raison de la terreur sacrée qu’inspire le sang clanique (Durkheim) ; la prohibition de l’inceste est aussi inévitablement liée à l’existence même des sociétés que l’est le langage, et cela du même mouvement, dans la mesure où la parole et l’alliance constituent le même mode de l’échange. En effet, dans l’échange sont engagés non seulement des objets de consommation, mais aussi des valeurs sociales et des symboles ; c’est ce que montre parfaitement la célèbre institution du potlatch, décrite par Marcel Mauss chez les Indiens d’Amérique : échangeant des objets niés en tant qu’objets de consommation, puisqu’ils ne sont livrés que pour être détruits, les participants n’échangent pas des biens, mais des signes de puissance, de rang, de prestige. Dans le sacrifice de la chose, c’est le symbole qui émerge. Freud a montré (la Négation) que de la dénégation naissait toute la pensée symbolique. Or, le même processus est à l’œuvre dans le mécanisme de l’alliance et de l’échange des femmes : en effet, l’alliance est la négation, la prohibition de la seule relation naturelle, la relation à la mère, la relation incestueuse. Par les lois universelles de l’exogamie, la femme cesse d’être objet de consommation et de jouissance ; elle devient objet de désir, médiation vers la jouissance différée, donc vers l’avenir et vers l’autre, le père ou le frère, qui devient alors seulement le « même » : car « un homme ne peut obtenir de femme que d’un autre homme qui la lui cède sous forme de fille ou de sœur » (Lévi-Strauss, op. cit.). La prohibition de l’inceste introduit dans la réalité l’échange et la propriété, la reconnaissance du même et de l’autre, du proche et du lointain, de l’identique et du différent : ces catégories fondent non seulement l’ordre social, mais aussi l’ordre symbolique, la « chaîne de signifiants » (Jacques Lacan), sans quoi l’homme semble condamné à la folie ; cette chaîne, c’est la culture.

Ainsi, l’univers culturel, c’est celui de la norme, non pas de la règle qui provient de l’extérieur de la vie sociale et dont la fonction est d’assurer la sauvegarde des institutions, mais de celle qui résulte de la projection de la pensée symbolique et de ses mécanismes sur une réalité naturelle dissoute, noyée comme les objets du potlatch et, dès lors, perdue.

N. D.

➙ Anthropologie / Boas (F.) / Évolutionnisme / Fonctionnalisme / Freud (S.) / Lévi-Strauss (C.) / Malinowski (B.) / Radcliffe-Brown (A. R.) / Rousseau (J.-J.) / Structuralisme.

culture de masse

Ensemble des comportements et des cadres de l’opinion publique caractéristiques d’une société de masse et produits par les moyens d’information de type industriel.


Les techniques d’information collective ont connu depuis le début du siècle un essor prodigieux. Aux moyens déjà existants (presse, livres, imagerie populaire) se sont successivement ajoutés le cinéma, la radio, la télévision. Ces techniques, communément regroupées aujourd’hui sous le vocable anglo-saxon de mass media, bouleversent les conditions d’élaboration, de diffusion et de réception des messages : qualitativement, en ce qu’elles accentuent la part de l’auditif et du visuel au détriment de l’écrit ; quantitativement, en ce qu’elles atteignent un nombre considérable d’individus, sans distinction de classe sociale, à tous les moments et dans tous les lieux de leur existence quotidienne.

Des industries nouvelles sont nées, qui, en régime capitaliste, obéissent aux lois modernes du marché. D’une part, elles recherchent la clientèle la plus vaste, ce que traduisent le souci de lisibilité du message (et, par exemple, la pratique du rewriting, qui en dérive), l’éclectisme des thèmes épousant la diversité des goûts et des intérêts, l’effort pour plaire à tous sans rebuter personne, le conformisme des jugements moraux (et l’autocensure des messages déviants ou prêtant à suspicion). D’autre part, ces industries tentent de rapprocher l’élaboration des messages culturels des conditions d’une production en série et de leur appliquer les techniques de rationalisation : standardisation des normes définissant notamment le style et la longueur des textes ou des émissions, division du travail créateur (comme celle qui fut systématisée à Hollywood), etc.

Cette industrialisation de la culture s’est accompagnée également d’une transformation thématique des messages : leur contenu et les valeurs investies dans ces contenus se sont graduellement différenciés aussi bien de la culture savante que de la culture populaire et du folklore.

À cet ensemble de données, on a pris l’habitude d’appliquer la dénomination approximative mais commode de culture de masse.

Des essayistes, tels que José Ortega y Gasset, dans la Révolte des masses (1930), ou Serge Tchakhotine, dans le Viol de foules (1939), ont, les premiers, attiré l’attention sur l’importance historique et sociale du phénomène. Leur diagnostic est pessimiste : tyrannie de l’« homme-masse », nivellement des valeurs de culture à l’étage le plus bas, uniformisation des styles de vie, évacuation de la spiritualité intérieure, mise en condition des esprits par la publicité ou la propagande. La culture, ou plutôt l’inculture de masse, leur apparaît comme une vague de barbarie menaçant la civilisation occidentale. Cette hostilité est encore générale dans les milieux intellectuels : la culture de masse est rejetée par beaucoup comme anticulture, « Kitsch » ou toc. Les uns méprisent ces « divertissements d’ilotes » que sont le cinéma, la radio et la télévision ; les autres y dénoncent le nouvel opium du peuple. Seuls certains libéraux envisagent la possibilité de faire servir les mass media à la démocratisation des spectacles et à la vulgarisation des savoirs, jusque-là réservés à une élite.