Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

culture (suite)

Ainsi, on ne saurait expliquer les transformations culturelles par une évolution intrinsèque à partir d’un type primitif. Si certains faits apparaissent en même temps dans divers complexes culturels, si d’autres émergent, se transforment ou disparaissent, c’est en raison de phénomènes objectifs tels que la transmission culturelle par contact de civilisations. On appelle acculturation « l’ensemble des phénomènes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d’individus de culture différente, et des changements subséquents dans les types culturels de l’un ou des deux groupes » (définition du Social Science Research Council, 1935). Le recours à ce concept permet d’interpréter les changements culturels comme le résultat des processus de diffusion, d’emprunt, d’assimilation et d’échange, survenus dans l’histoire lors du contact entre les peuples et les civilisations. Lorsqu’un peuple est soumis par un envahisseur puissant, comme ce fut le cas lors des grandes invasions ou de la conquête romaine, ou lorsqu’il est transplanté dans un autre territoire, comme ce fut le cas des Africains importés en Amérique, il adopte certaines des coutumes propres à son nouveau milieu, en même temps qu’il conserve certaines de celles qui lui appartiennent originellement et qu’il en transforme d’autres. L’exemple le plus fameux est fourni par le culte vaudou — dans l’île d’Haïti —, qui offre des traits hérités de cultes africains, d’autres du christianisme et un ensemble irréductible à aucun des éléments qui le constituent. De plus, tout contact entre deux peuples n’est pas nécessairement suivi d’un contact de cultures ; dans le colonialisme moderne, par exemple, les deux cultures en présence voisinent dans la plus complète ignorance l’une de l’autre ou se superposent d’une façon artificielle. Roger Bastide (1898-1974) a étudié ces « acculturations imparfaites » et ces déchirements culturels qui résultent de la coexistence, à l’intérieur de la même société et parfois du même individu, de deux cultures différentes ; c’est souvent le cas de la bourgeoisie européanisée des pays anciennement colonisés.

De nombreux auteurs ont étudié la distribution de certains faits culturels dans une région donnée et la diffusion, à partir d’un « foyer », de tels éléments isolés ou groupés, ou de cultures entières (travaux de F. Graebner, W. J. Perry, C. Wissler, W. Schmidt, B. Anckerman, etc.). Dans cette hypothèse, appelée diffusioniste, les changements s’expliquent par l’emprunt de traits culturels diffusés à partir d’un foyer unique. Ainsi, selon Anckerman et Graebner, la culture du Congo, celle des Papous d’Océanie et celle de certains Indiens d’Amérique ont une origine commune parce qu’elles présentent un certain nombre de traits communs, comme le cannibalisme, l’existence de sociétés secrètes, une technique de tissage à partir de l’écorce de certains arbres.

On voit, par cet exemple, que la seule observation des traits culturels relevés dans divers groupes ne permet ni la reconstitution historique ni la généralisation théorique ; l’hypothèse de l’origine unique de la culture est difficilement acceptable : d’abord parce qu’elle ne tient pas compte du génie inventif des cultures ; ensuite parce qu’elle établit des relations d’identité ou d’équivalence entre des faits dont il n’est pas prouvé qu’il y ait entre eux la moindre ressemblance, comme entre les pyramides égyptiennes, qui étaient des sépultures royales, et les constructions mayas, qui étaient des temples. De plus, les éléments qui servent de base à la reconstitution historique sont extrêmement minces. Ainsi, cette thèse présente le même vice que la thèse évolutionniste : le recours au mythe de l’origine tient lieu d’une analyse concrète des éléments culturels dans le cadre d’une société « vivante », c’est-à-dire réelle et entière.

Cette analyse concrète, on la trouve dans les travaux de Wissler et surtout de Franz Boas*. Aux grandioses constructions historiques de Perry et de E. Smith, ces auteurs préfèrent le travail minutieux du géographe. Wissler a étudié les groupes culturels en relation avec l’écologie, la géographie, le climat, la répartition des ressources naturelles et mis en évidence l’influence de l’habitat physique sur la culture. En établissant les relations internes qu’entretiennent divers traits culturels entre eux et avec le milieu naturel, on arrive à la notion de complexe culturel, employée ici pour désigner une structure cohérente et non un ensemble de faits disparates. Wissler appelle aire culturelle le lieu géographique d’un complexe ; il a dénombré quinze aires culturelles en Amérique du Nord et en a dressé la carte, donnant ainsi à l’étude de l’acculturation un cadre réel et rigoureux.

Ce sont les travaux de Boas qui apportent la plus riche contribution aux recherches sur la transmission culturelle. Il ne s’agit pas d’enregistrer des similitudes dans l’espace et dans le temps pour conclure, par généralisation, à l’existence d’un foyer de diffusion. La démarche de Boas est tout autre, et on pourrait la résumer ainsi : en premier lieu, les travaux sur l’acculturation n’ont de sens que dans le cadre d’une aire culturelle aux frontières définies ; en deuxième lieu, une enquête rigoureuse exige que l’on examine les traits culturels, que l’on suppose avoir été diffusés ou transmis par un autre processus, en fonction de leurs relations internes et non comme des phénomènes dispersés et arbitrairement isolés par le savant ; enfin, en troisième lieu, il convient de considérer l’acculturation non pas comme un mécanisme inévitablement lié au contact entre deux peuples, mais comme un phénomène dépendant de facteurs psychologiques inconscients. C’est en respectant ces exigences que Boas a pu établir, avec un haut coefficient de probabilité, l’identité de culture des peuples habitant le détroit de Béring et la réalité d’une transmission culturelle. Cependant, on ne peut guère espérer plus que des reconstitutions partielles.

L’importance accordée par Boas aux phénomènes psychologiques latents dans l’analyse des complexes culturels conduit à examiner la notion de structure, telle qu’on la trouve dans l’œuvre de Lévi-Strauss.