Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

croisades (suite)

Après avoir collecté en 1185 une première imposition de ce type au profit des défenseurs de la Terre sainte, Henri II Plantagenêt s’associe en 1188 à Philippe Auguste pour lever une dîme saladine, destinée à financer la troisième croisade. Enfin, estimant insuffisant le produit des offrandes faites par les fidèles, Innocent III crée en 1199 la décime. Frappant également le clergé séculier et le clergé régulier, son montant représente un pourcentage variant entre un quarantième des revenus ecclésiastiques en 1199 (et un dixième de ceux des cardinaux) et un dixième pour cinq ans en 1225, avant de s’abaisser à un centième par cinq ans en 1263.

La décime est perçue dans l’ensemble de la chrétienté ; elle est collectée d’abord par les évêques, puis par des officiers nommés par les légats pontificaux, qui contribuent ainsi à mettre en place les rouages de la fiscalité pontificale, définitivement organisée au xive s. par la papauté d’Avignon* et qui se fera si lourde.

Les sommes ainsi recueillies sont parfois dépensées en Europe même, car elles servent à payer directement les armateurs et les marchands des ports italiens, qui assurent, moyennant finance, non seulement le ravitaillement en armes, en chevaux ou en produits alimentaires des croisés, mais aussi le transport des pèlerins en deux passages annuels de printemps et d’automne ainsi que celui des renforts en hommes en des « passages généraux ». Se multipliant à la fin du xiie s., ces derniers donnent lieu à la conclusion de traités de nolis aux clauses très précises, dont le plus intéressant à cet égard est celui par lequel Geoffroi de Villehardouin obtient en avril 1201 la participation navale de Venise à la quatrième croisade, ce qui amène la Sérénissime République à construire une flotte à cet effet, alors que Louis IX se contente de louer à Gênes et à Marseille les navires dont il a besoin en 1248 et en 1269.

Par contre, pour faire face à leurs besoins en argent dans les pays d’outre-mer, les croisés, au xiie s., puis les membres des ordres militaires, au xiiie s., assurent pour le compte de ces derniers les transports de fonds en monnaie d’Occident, dont le change en monnaie musulmane se fait en général à leur détriment.

Ces transports se révélant, de plus, dangereux en raison des risques du voyage, les souverains et les pèlerins français tentent de les éviter dès le xiie s. en recourant aux bons offices des Templiers, dont les richesses, également importantes en Europe et dans le Proche-Orient, leur permettent, par exemple, d’avancer à Louis VII en Syrie des sommes qui leur sont remboursées à Paris par le Trésor royal et de verser aux pèlerins la contre-valeur des sommes que ceux-ci leur ont confiées en Europe avant leur départ. Enfin, faisant réaliser un progrès décisif aux techniques bancaires, Louis IX réussit à se faire avancer pendant son séjour en Syrie de 1250 à 1253 plus de 100 000 livres tournois par des Génois, qu’il rembourse en émettant des mandats sur son Trésor à Paris. Ces derniers, expédiés à Gênes, sont en effet remis à une compagnie de Plaisance qui paie immédiatement les créanciers du souverain, avant même d’avoir fait parvenir lesdits mandats à ses représentants aux foires de Champagne, chargés d’en recouvrer le montant à Paris.

Ainsi, les transferts de fonds de place à place ne nécessitent plus des transferts réels de monnaie de place à place. Par là, les croisades contribuent à favoriser l’essor du commerce international, qui était jusqu’alors limité par l’insuffisance des moyens de paiement immédiatement utilisables par les marchands dans les grandes places commerciales de l’Occident et de l’Orient. (V. commerce international.)


Les conséquences des croisades

Il n’est pas de secteur de la vie politique, économique ou culturelle de l’Occident et de l’Orient qui n’ait été affecté par les conséquences de ces expéditions. Parmi ces conséquences, les plus visibles sont naturellement d’ordre politique et institutionnel : les croisades ont pour premier résultat la fondation d’États nouveaux. Parcelles détachées de la chrétienté occidentale en terre d’islām ou en terre byzantine, ces États se dotent naturellement d’institutions de type féodal, que pérennisent les Annales de Jérusalem ou les Annales de Morée et qui, dans le système féodal, présentent quelques particularités, liées aux conditions locales, du système féodal, telle la création du fief en besant, ou fief de soudé, parfois substitué au fief en terres. Le nécessaire maintien de contacts étroits entre ces avant-postes de la chrétienté en Orient et les royaumes occidentaux qui les alimentent sans cesse en pèlerins armés contribue à développer le commerce transméditerranéen et à assurer l’essor des grandes places marchandes italiennes (Gênes, Pise, Venise), provençales (Marseille), languedociennes (Montpellier) et catalanes (Barcelone). Ce négoce repose essentiellement sur l’échange des draps occidentaux contre les épices, les soieries et le coton d’Orient ; il modifie également les habitudes alimentaires et vestimentaires des Orientaux et surtout des Occidentaux ; il élargit au domaine de la vie quotidienne les contacts entre civilisations, qui se marquent par la diffusion en terre chrétienne des thèmes littéraires et artistiques des Byzantins et des Arabes ainsi que par la pénétration en Orient de l’art religieux et de l’art militaire de l’Occident, pénétration dont témoignent la cathédrale gothique de Famagouste et le krak des Chevaliers (Qala‘at al Ḥusn), forteresse édifiée par les Hospitaliers en 1142 pour contrôler les voies d’accès orientales à Tripoli.

Mais les conséquences psychologiques sont peut-être encore plus importantes que les précédentes. Bien supérieures en nombre aux huit croisades, dont l’histoire a retenu principalement le souvenir, les expéditions armées en Orient ne sont plus, après la chute de Saint-Jean-d’Acre, qu’un élément d’une politique qui se transfigure en mythe. Reposant sur la triple idée qu’il faut, pour délivrer de nouveau le tombeau du Christ, faire le blocus de l’Égypte, s’allier aux Mongols et fusionner les ordres militaires (Templiers, Hospitaliers, Chevaliers teutoniques) afin de faire taire leurs rivalités, le mythe de la croisade se perpétue jusqu’au xvie s., sinon même jusqu’au xviie s. Parfois, il se concrétise par la mise sur pied d’expéditions armées suscitées par la nécessité impérative de défendre les derniers États latins du Levant (Chypre, Morée, îles de la mer Égée) ; dans certains cas, il se traduit par des expéditions offensives qui dotent les chrétiens de nouvelles bases en Méditerranée orientale : occupation de Rhodes en 1309 par une croisade prêchée et financée par le pape ; certaines expéditions même leur permettent de reprendre pied temporairement en pays d’islām, telles la croisade de 1344, qui aboutit à la prise de Smyrne, et celle de Pierre Ier de Chypre (1359-1369), qui saccage Alexandrie en 1365.