Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

critique (suite)

La critique formaliste a pris au sérieux le mot fameux de Mallarmé : « La poésie n’est pas écrite avec des idées mais avec des mots. » Il est paradoxal qu’une telle attitude paraisse nouvelle en France, dans les années 60, alors que les réflexions de nombreux poètes français avaient, depuis près d’un siècle, ouvert la voie à de telles recherches. Pour revenir à Mallarmé, il a fallu découvrir les travaux des formalistes russes, qui, soucieux de définir la spécificité de l’art littéraire, s’attachaient à l’étude du langage poétique et à celle de la construction du récit dans le conte, le roman ou la nouvelle. Des essais de Viktor B. Chklovski, de Vladimir Propp, de Boris M. Eikhenbaum, d’Iouri N. Tynianov, datant des années 20, ont été traduits et présentés au public français en 1966 par T. Todorov. La critique anglo-saxonne avait, elle aussi, devancé la critique française en mettant l’accent sur les caractères particuliers du langage littéraire : depuis les années 30, les représentants du new criticism américain (Cleanth Brooks, Allen Tate, Robert Penn Warren, John Crowe Ransom) pratiquent une critique qui veut être explicitation plutôt qu’explication, s’attachent à définir les structures « langagières » de l’objet poétique et dénoncent l’hérésie de la paraphrase, du psychologisme, de la biographie, de la recherche de l’intention créatrice. En Allemagne, enfin, de savants romanistes ont, très tôt, tenté d’appliquer des concepts linguistiques à l’étude de la littérature. Ainsi, Leo Spitzer (1887-1960), après avoir défini une première méthode d’interprétation du style, sous l’influence de Freud (de l’observation d’un trait de style, il déduisait « la biographie d’une âme »), s’est tourné vers une interprétation structurale des œuvres littéraires : le style est considéré comme la surface qui, convenablement observée, conduit à découvrir en profondeur un motif central, une manière de voir le monde qui n’est pas nécessairement subconsciente ou personnelle. Quelques essais n’ont été traduits en français qu’en 1970 sous le titre : Études de style.

C’est le développement d’une école formaliste française qui a permis enfin cette ouverture de notre critique, si volontiers nationaliste. L’évolution de Roland Barthes (né en 1915) est relativement analogue à celle de Spitzer. Barthes a commencé par s’intéresser à l’étude du « style », défini comme un langage qui renvoie à la « mythologie personnelle et secrète » de l’auteur. Ses essais sur Michelet (1954) et sur Racine (1963) relèveraient plutôt de la critique existentielle. Mais il a bientôt appliqué à l’analyse du langage littéraire les méthodes de la linguistique structurale, telle que l’avait enseignée F. de Saussure au début du siècle. Il s’agit de traiter le langage littéraire comme un ensemble de structures signifiantes. Une telle étude ne constitue qu’une partie d’une science plus vaste dont l’objet serait l’étude des significations : la sémiologie, ou science des signes.

Dans cette perspective se développe un courant de critique volontiers dite « pure », qui cherche à mettre en relation, à travers l’œuvre, non pas un auteur et un lecteur, mais l’écriture et la lecture. Le cordon ombilical est coupé, qui relie l’œuvre à son auteur. L’œuvre est considérée comme un système symbolique strictement autonome. Elle est libérée des « contraintes de l’intention », et l’on retrouve en elle le « tremblement mythologique des sens » (Barthes). La littérature n’est plus perçue comme l’expression d’une réalité humaine, mais comme l’organisation spécifique d’un certain langage : la « forêt de relations et de correspondances » dont parlait Valéry, mais non plus de ces correspondances baudelairiennes dont les adeptes de la critique thématique recherchent les échos dans les profondeurs de l’existence empirique d’un auteur. Ainsi, nous est proposée, en des termes souvent inaccessibles à un public mal préparé, une nouvelle lecture des œuvres qui refuse toute sympathie de conscience à conscience, comme s’il s’agissait là d’un obstacle à une démarche véritablement scientifique. Dans ces conditions, le point de vue du critique rejoint non seulement celui du linguiste, mais aussi celui de l’ethnologue. L’œuvre de Baudelaire peut être abordée de la même façon que l’organisation d’une société primitive. Ainsi, le linguiste R. Jakobson* et l’ethnologue C. Lévi-Strauss* s’unissent pour proposer une analyse du sonnet « les Chats » (1962). À leur exemple, des critiques différemment « nouveaux » (Roland Barthes, Claude Bremond, Gérard Genette, Nicolas Ruwet...) traitent la littérature comme n’étant « qu’un langage, c’est-à-dire qu’un système de signes » : « Son être n’est pas dans son message, mais dans ce système » (Barthes).

Ces tentatives de formalisation de l’œuvre littéraire se poursuivent à un niveau supérieur d’abstraction. De l’étude des procédés utilisés dans l’œuvre particulière, on passe à l’examen et à la classification de tous les procédés possibles du langage littéraire. Ainsi, la critique se transforme et se renouvelle encore par une redécouverte de la rhétorique et de la poétique : on réédite le Traité des figures (1827) de Pierre Fontanier, comme exemple caractéristique des ambitions de la rhétorique classique ; on retrouve chez Aristote des définitions et des concepts utiles pour mieux comprendre les différentes formes littéraires. La littérature tout entière est assimilée à un jeu de procédés : c’est ainsi que Tzvetan Todorov s’applique à relever en elle l’application des règles des genres, dépourvue de toute intentionnalité ; cela permet le repérage et l’identification des « universaux de l’écriture ». « On étudie non pas l’œuvre, mais les virtualités du discours littéraire » (Todorov).

Cette « science de la littérature » aura surtout, dans l’histoire de la critique littéraire contemporaine, la valeur d’un avertissement salutaire. Comme le constate Gérard Genette, « on avait assez longtemps regardé la littérature comme un message sans code pour qu’il devînt nécessaire de la regarder un instant comme un code sans message ». Mais est-il vraiment possible de la traiter uniquement ainsi ? De vives réactions se dessinent contre les dangers d’arbitraire et d’artifice que comporte une telle entreprise. En effet, l’inventaire et le classement méthodique des outils de l’expression ne suffisent pas à définir la « littérarité », n’épuisent pas la spécificité de la littérature, exagérément dépouillée de toute incidence de caractère idéologique, psychologique ou historico-social. « Les mécanismes analysés par Jakobson en « microscopie » ne sont, à eux seuls, qu’une forme vide, le coquillage sans la mer disjoints qu’ils sont de l’intention de poésie qui est un rapport particulier du langage au monde, en même temps que du langage au langage » (Henri Meschonnic, Pour la poétique, 1970). En mettant l’accent sur l’étude des textes, des propriétés spécifiquement littéraires de certaines œuvres, la critique formaliste représente une tentative intéressante pour tirer la critique littéraire hors du cercle où elle se trouvait enfermée depuis Sainte-Beuve, un cercle étroit où tournent en rond trois personnages : l’auteur, qu’il s’agit de « retrouver », le lecteur et le critique, qui serait mieux armé que le simple lecteur et qui prétend lui apprendre à lire. Mais n’y a-t-il pas une autre voie ?