Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

contradiction et dialectique (suite)

La structure sociale fixe et fait varier l’ordre hiérarchique selon lequel sont articulées les différentes instances de la totalité, avec leurs places, leurs rôles et leur efficacité permutables. Althusser emprunte à Freud les termes de déplacement et de condensation pour penser ce jeu de la structure et fonder en théorie les distinctions proposées par Mao Zedong (Mao Tsö-tong) entre contradictions fondamentale et secondaire, antagonistes et non-antagonistes, aspect principal et aspect secondaire de la contradiction, le tout réglé par la loi du développement inégal des contradictions. Dans une théorie de la causalité structurale, il n’y a plus une contradiction générale lisible à tous les niveaux de la totalité, mais des contradictions spécifiées par les propriétés des instances qu’elles concernent et par l’effet des autres instances.

Althusser a proposé de définir comme surdéterminée en son principe la contradiction dialectique. En affirmant la spécificité et l’efficacité des instances non économiques, on rompt avec la lecture essentialiste, humaniste ou économiste de l’histoire. D’autant que, la permutation des rôles étant la manière d’agir de l’économie, on ne peut plus attendre au niveau économique que se résolve la contradiction fondamentale du système capitaliste entre les rapports de production et les forces productives. Celle-ci est bien « fondamentale », mais le moteur de l’histoire n’en est pas moins ailleurs, dans la lutte des classes. Le rôle dominant n’appartient pas au niveau déterminant en dernière instance, et cela oblige à récuser les réductions, à prendre au sérieux les conditions de la lutte politique et idéologique. Maurice Godelier a précisé la différence entre ces deux types de contradictions, trop souvent confondus : celles entre classes, celles entre rapports de production et forces productives. L’antagonisme de classes est d’essence, profit et salaires évoluant en raison inverse. Cette contradiction peut s’élargir, elle ne change pas plus de sens qu’un cercle dont on accroît le diamètre ne devient plus circulaire : lorsque la paupérisation relative augmente l’écart entre la richesse des propriétaires et les salaires des travailleurs, lorsque les capitalistes cherchent à baisser de manière absolue les salaires pour compenser la chute du taux de profit, ils ne font que rendre plus manifeste (psychologiquement plus intolérable) l’inégalité qui est l’essence du salariat. Mais si la contradiction de classes, interne aux rapports de production, peut « bouillir », elle ne peut pas se résoudre par son seul développement interne. Les deux classes sont les deux pôles contraires mais complémentaires de la production, elles peuvent résoudre dans le cadre du système, par des compromis portant sur le rapport profit/salaires, leur conflit permanent. L’important est que cet antagonisme ne rend pas le système inviable. Il n’en va pas de même pour l’autre contradiction ; d’abord compatibles dans leur différence, la finalité des rapports de production et celle du développement productif deviennent incompatibles et limites infranchissables du système. C’est ici seulement que s’enracine la nécessité objective de la révolution, du passage à un autre mode de production. Les forces productives fixent les rapports de production qui leur correspondent, et, par là, la classe révolutionnaire. Spécifiques et efficaces, les autres contradictions ne deviennent explosives que sous l’effet de la contradiction fondamentale, ainsi présentée dans le Capital : « Pour lui donner une expression tout à fait générale, voici en quoi consiste la contradiction : le système de production capitaliste implique une tendance à un développement absolu des forces productives sans tenir compte de la valeur et de la plus-value que cette dernière recèle, ni non plus des rapports, sociaux dans le cadre desquels a lieu la production capitaliste, tandis que, par ailleurs, le système a pour but la conservation de la valeur-capital existante et sa mise en valeur au degré maximum. »

Si la mission révolutionnaire est de libérer les forces productives, on saisit mieux le statut de l’« instance dominante » à travers laquelle l’économie trace sa voie inéluctablement déterminante. Le progrès des forces de production est la seule exigence irrépressible qui anime le mouvement de l’histoire, mais à travers la causalité d’une structure complexe.

Sommes-nous vraiment débarrassés du principe hégélien de développement immanent d’une essence vers son accomplissement ? Sans doute ces forces productives ne sont-elles pas l’essence de la totalité sociale, ni le centre. Leur efficacité est celle d’une cause absente, n’agissant qu’à travers des effets différents d’elle. Présente en ses effets et absente en personne, cette causalité « métonymique » n’empêche pas le développement des forces productives de suivre son propre cours, irrépressible et univoque. Ce cours obéit au modèle hégélien du maintien de ce qui est nié dans le dépassement, ce qui autorise Marx à écrire : « Les formes engendrées au sein de la production capitaliste peuvent exister indépendamment de leur caractère capitaliste et libérées des contradictions du capital. » Marx donne peu de raisons théoriques de cet inéluctable progrès des forces productives, dont la nature serait indépendante des rapports de production au sein desquels il s’effectue. Par exemple, dans Misère de la philosophie, il assure que, « comme il importe avant tout de ne pas être privé des fruits de la civilisation, des forces productives acquises, il faut briser les formes traditionnelles dans lesquelles elles ont été acquises ». La lecture structurale de Marx s’accorde à reconnaître la détermination ultime par cette instance des forces productives.

Althusser, lorsqu’il affirme que « c’est la contradiction fondamentale qui met la révolution à l’ordre du jour », Godelier, quand il constate que « la nécessité de la suppression de l’appropriation privée est imposée par et pour le développement général des forces productives », confirment le poids du finalisme hégélien : la révolution ne contredit pas la voie de développement imposée par la recherche du profit et du pouvoir, mais l’incapacité du système à poursuivre sur cette voie. La révolution vient apporter, par référence à l’exigence de l’essor productif, une solution socialiste aux problèmes du capitalisme. On pourrait en finir avec cette référence mythique et chercher ce qui contredit la voie du développement capitaliste, dont le profit est la limite, au sens kantien de délimitation d’un champ ou d’une orientation. Cette voie peut résoudre ses contradictions internes par des compromis transitoires sans rencontrer de barrière absolue. Par contre, les besoins qu’impose et comble le cycle production-consommation laissent intactes d’autres exigences incompatibles avec l’organisation et la finalité du travail. Ces désirs refoulés émergent dans des explosions sporadiques, sans autoriser aucune prophétie dialectique. Mais les conflits entre les instances du psychisme ne débouchent pas non plus sur un renversement dialectique. Aussi ne trouve-t-on pas chez Freud, même en filigrane, une théorie générale du développement. Cette dialectique a perdu sa fonction critique. Elle se voulait scandaleuse ; parce que « dans l’intelligence positive des choses, elle comprenait celle de leur négation », elle était révolutionnaire ; dans l’apparence, elle dévoilait l’inversion de l’essence des phénomènes en critiquant le sens commun ; philosophie paradoxale enfin d’une pensée ouverte à ses contraires, elle affirmait le primat de la matérialité et de la pratique. Par là, elle était la dissolution de la métaphysique, avec sa prétention à fonder le réel et à en rendre totalement compte.

Sous le poids de Hegel, et au service de manipulations politiques, la dialectique s’est faite théorie de l’Être en Devenir, assumant la fonction religieuse de toutes les conceptions du monde : fixer à l’homme enfin rassuré sa place et ses devoirs à l’intérieur de la nature et de l’histoire.