Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Constantin le Grand (suite)

Cependant, peu après la victoire du pont Milvius, l’édit de Milan (313) accorde aux chrétiens le droit de pratiquer leur culte au grand jour. Ce n’est là, somme toute, que la réédition de ce que Galère avait accordé à sa mort, en 311. À partir de 321, Constantin paraît davantage chrétien. Sa législation s’inspire directement du christianisme : loi sur la sainteté du dimanche, droit de justice accordé aux évêques, droit d’affranchir les esclaves à l’église, interdiction d’obliger les chrétiens à célébrer les sacrifices.

L’empereur garde néanmoins le titre de grand pontife et continue d’admettre les cérémonies païennes, dans la mesure où elles sont publiques. Il bâtit des églises, et accorde à ce titre de larges crédits à sa mère. Il intervient dans les affaires de l’Église, en se définissant lui-même comme l’« évêque du dehors ». Après s’être occupé une première fois de la querelle donatiste, il convoque le concile de Nicée de 325 pour tenter de mettre d’accord les partisans de l’hérésie d’Arius et leurs adversaires. En contrepartie, on l’accuse d’avoir compris ce concile comme un congrès de philosophes. On note aussi qu’au même moment il donne aux églises qu’il bâtit des noms qui ne sont pas spécifiquement chrétiens : la Sagesse, la Paix. Enfin, si des monnaies le représentent en prière, Constantin ne refuse pas d’être honoré comme un dieu et conserve son attachement au culte impérial. En 326, encore, il autorise une municipalité à dédier un temple à la famille impériale, à condition qu’on n’y pratique pas de sacrifices sanglants. Mais, la même année, à Rome, il boude ostensiblement les cérémonies païennes officielles. L’évolution vers le christianisme semble donc se poursuivre. En 331, Constantin rompt avec les philosophes : l’un d’eux, Sopatros, est décapité. Vers le même temps, il ordonne la destruction des livres du néo-platonicien Porphyre.

À la veille de sa mort, il se fera baptiser. Mais, le même jour, il prendra des dispositions relatives à l’organisation du culte impérial !

Dans ces conditions, les érudits ont pu débattre de la profondeur de ses convictions chrétiennes. Beaucoup ont vu en lui un froid calculateur, trouvant dans le christianisme un allié contre Licinius et un prétexte pour confisquer les biens des temples. D’autres l’ont vu résigné au christianisme en dépit de ses instincts ou l’ont dit capricieux. Beaucoup voient en lui, aujourd’hui, un chrétien sincère, mais hésitant à attaquer brutalement les traditions païennes. Cette attitude s’expliquerait par le fait que les chrétiens étaient encore en minorité dans l’Empire. Un fait est certain, c’est que l’avènement de Constantin a marqué un tournant décisif dans l’histoire d’une Église à laquelle on accolera volontiers désormais l’épithète « constantinienne », qui semble impliquer une certaine connivence avec les forces temporelles.


Vers l’Empire byzantin

La cour devient officiellement chrétienne par son transfert à Constantinople*, nœud de communications sur la voie qui relie les diverses résidences impériales. Constantinople, la nouvelle capitale, est destinée, dans l’esprit de Constantin, son fondateur, à rivaliser avec Rome, la capitale de l’Occident. L’empereur fuit ainsi Rome et son aristocratie païenne, Rome qu’il a embellie de nouveaux monuments, mais où son séjour a été troublé par de sinistres événements : il y a fait mettre à mort son fils Crispus et son épouse Fausta à la suite d’intrigues mal connues, et cela a peut-être renforcé l’hostilité des Romains à son égard.

Pourquoi une nouvelle fondation ? « Enigme politique », écrit F. Lot. Comme l’autre capitale, Constantinople a quatorze régions ; on y trouve sept collines ; on lui donne un sénat, un forum, un capitole. On y bâtit beaucoup de grandes églises — et peut-être quelques petits temples. Mais il n’est pas question qu’elle remplace, ni même éclipse Rome. C’est seulement une deuxième capitale, stratégiquement mieux placée. C’est aussi, mais accessoirement, une ville de langue grecque. Accessoirement, car Constantin ne parle pas le grec et il n’est pas question de laisser les institutions s’helléniser. C’est le point de départ, involontaire, d’un futur Empire grec, durable, médiéval.


Vers le Moyen Âge

Constantin contribue largement au renversement des institutions traditionnelles. L’empereur Julien l’a assez justement qualifié de « novateur » et de « perturbateur des vieilles lois ».

À la cour, la majesté impériale s’impose plus que jamais, et tout ce qui l’entoure est sacré. Au conseil impérial, dénommé consistoire parce qu’on y reste debout devant l’empereur, les séances sont appelées des silences (silentia), car on y subit sans broncher la volonté du maître. Des charges de fonctionnaires apparaissent, caractéristiques d’une monarchie absolue et centralisée : le grand chambellan (praepositus sacri cubiculi), le comte des largesses sacrées et celui du trésor privé, les agentes in rébus, à la fois courriers et inspecteurs. Les comtes (de comes, compagnon) se multiplient, dotés d’attributions inédites et se greffant mal sur les hiérarchies antérieures. La classe sénatoriale prend les formes d’une noblesse domestiquée : constituée encore par l’aristocratie traditionnelle, elle s’enfle de fonctionnaires qui y sont introduits à titre honorifique. Ainsi, l’ordre équestre disparaît-il presque entièrement. Tous ces personnages de l’ordre sénatorial sont dits clarissimi. Au-dessus du clarissimat est créé le titre de patrice, distinction rarissime. La préfecture du prétoire devient toute civile : les prétoriens sont supprimés. L’armée continue à évoluer suivant l’impulsion donnée par Dioclétien : les troupes de l’intérieur (comitatenses) s’accroissant aux dépens de l’armée des frontières (limitanei) et les Barbares occupant de plus en plus de places dans les rangs et dans les plus hauts grades. La fiscalité s’alourdit : à la capitation de Dioclétien s’ajoutent la gleba, impôt spécial aux sénateurs, le chrysargyre, qui frappait les marchands, et l’or coronaire, réclamé épisodiquement aux décurions municipaux. Les membres du clergé, bénéficiaires, par ailleurs, de diverses faveurs, n’échappent cependant pas à la capitation ; s’ils sont dispensés des charges du décurionat, la loi veille à ce que les décurions n’entrent pas dans les ordres.