Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

conservateur (parti) (suite)

D’autres noms ont été utilisés par la suite pour désigner les conservateurs, mais en général ils ont été éphémères : on les a appelés protectionnistes vers 1846, constitutionnels entre 1850 et 1885 et surtout unionistes à partir de 1886. (La base du parti, l’Union nationale des associations conservatrices et constitutionnelles, créée en 1867, se transforme en Union nationale des associations conservatrices et unionistes.) Le mot tory a cependant subsisté, mais surtout dans un sens péjoratif.

À la fin du xviiie s., ce sont en Angleterre les tories qui prennent la tête du grand combat mené sur le plan idéologique contre le jacobinisme et sur le plan national contre la France révolutionnaire et napoléonienne. Après le rétablissement de la paix en 1815, ils gardent le pouvoir pendant quinze ans. Ils répriment alors impitoyablement toute agitation radicale ou populaire ; mais, enfermés dans une politique de réaction, ils laissent les whigs canaliser peu à peu à leur profit toutes les aspirations aux réformes. Aussi subissent-ils une grave éclipse à partir de la réforme électorale de 1832, qui donne le pouvoir aux whigs.


De 1832 à 1846 prédominent les hésitations et les divisions

Peel, devenu le chef du parti, voudrait rallier les nouveaux électeurs de la classe moyenne. À un parti dominé par l’aristocratie et les intérêts fonciers, il croit indispensable d’adjoindre une aile urbaine et bourgeoise.

Vers 1840 se développe en sens opposé un mouvement neuf et original, dont le brillant porte-parole est Disraeli ; c’est la « Jeune-Angleterre », qui rêve de régénération nationale et morale, de réformes sociales en faveur des masses misérables, tout en soutenant le trône et l’Église.

En 1841, les élections ramènent les conservateurs au gouvernement. Dans la grande bataille qui fait alors rage sur la question du maintien ou de l’abolition des lois sur les blés, Peel se rallie au libre-échange, tandis que la plupart des conservateurs restent fidèles au protectionnisme. D’où une scission entre les « peelistes », groupe sécessionniste qui rejoint peu à peu les libéraux, et le restant des forces conservatrices, groupées autour de lord George Bentinck, Edward Stanley (lord Derby [1799-1869]) et Disraeli.


La période 1846-1874 marque une ère de patiente reconstruction du conservatisme, dont le principal artisan est Disraeli

Alors que les libéraux sont presque constamment au pouvoir, avec pour atouts la prospérité économique et la politique étrangère de Palmerston, qui satisfait l’orgueil national, Disraeli, soutenu par Derby, met au point une nouvelle tactique et de nouveaux objectifs. Il s’agit de soutenir les institutions traditionnelles (la Couronne, l’aristocratie, la religion) tout en gagnant les classes populaires par des réformes hardies : réformes sociales telles que la législation du travail et l’amélioration de la santé publique (sanitas sanitatum omnia sanitas) et réformes politiques (élargissement du droit de suffrage en faveur des ouvriers des grandes villes). Si, en ramenant les libéraux au pouvoir, la réforme électorale de 1867 n’apporte pas tout de suite les résultats escomptés, elle pose les bases d’un nouveau conservatisme démocratique.


De 1874 à 1905, le parti conservateur récolte les fruits des orientations dues au génie politique de Disraeli

Le parti conservateur détient le pouvoir pendant vingt-trois années. Non seulement il parvient à ajouter à sa base rurale de grands propriétaires et de hobereaux un large noyau de bourgeoisie urbaine inquiète du radicalisme grandissant des libéraux et une fraction importante de l’électorat ouvrier attiré par la promesse de réformes sociales concrètes, mais en outre il réussit à annexer à son profit le grand mouvement d’enthousiasme patriotique et impérialiste qui domine le pays. Tout d’abord, Disraeli captive les imaginations par une politique audacieuse de prestige dans la question d’Orient, fait couronner Victoria impératrice des Indes et partout flatte l’orgueil national. Ensuite, lorsqu’en 1886 Gladstone se rallie a l’autonomie de l’Irlande (Home Rule), les conservateurs, profitant du choc dans l’opinion, saisissent cette aubaine pour se faire les champions de l’unité impériale en même temps que de l’union entre la Grande-Bretagne et l’Irlande.

Désormais, ils identifient leur cause à celle du patriotisme et de la grandeur de l’Empire. En même temps, l’action de lord Randolph Churchill (1849-1895), l’enfant terrible du parti, reprend avec brio les idées de Disraeli, orchestre bruyamment la notion d’un « torysme démocratique » appuyé sur les masses populaires. Le renfort inattendu apporté en 1886 par les libéraux unionistes, qu’ils soient whigs ou radicaux, étend l’assise sociale du parti.

Enfin, les réformes effectuées de 1874 à 1905 en matière de législation du travail, de logements ouvriers, de démocratisation du gouvernement local et d’enseignement administrent la preuve que le parti conservateur, loin de se confiner dans la défense négative et hargneuse du passé, n’hésite pas à prendre le visage d’un parti moderne unissant toutes les classes de la société.


Entre 1905 et 1922, les conservateurs, confrontés aux nouveaux problèmes intérieurs et extérieurs du xxe s., vacillent, mais gardent une forte emprise sur le pays

La controverse ouverte en 1903 par Joseph Chamberlain à propos du retour au protectionnisme a tôt fait de briser l’unité du parti unioniste. Aussi celui-ci subit-il une lourde défaite aux élections de 1906.

Mais les conservateurs se ressaisissent vite. Ils sont néanmoins incapables de reprendre le pouvoir jusqu’à la guerre, d’autant qu’ils sont acculés à la défensive sur les deux terrains où la politique des libéraux a suscité les conflits les plus passionnés : d’une part la bataille sur le budget de Lloyd George et la défense de la Chambre des lords ; d’autre part la bataille contre le Home Rule en Irlande et la défense de l’Ulster.